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Rencontre avec le shoegaze XXL de Soon, she said

Ecrit par Ivlo Dark

Imaginez le chant des mouettes, le flux et le reflux des vagues, l’air iodé et la petite bruine légère qui vient vous caresser subitement les narines.Vous êtes à Saint-Brieuc. Décor de carte postale marine mis en parallèle avec l’idée pessimiste d’une cité plongée dans un certain marasme socio-économique. Malgré tout, une ville où il fait bon vivre. Un potentiel littoral imposant, une énergie culturelle au diapason. Chaque année, l’effervescence citadine trouve son paroxysme en plein week-end de Pentecôte avec l’épatant festival Art Rock. C’est lors de l’édition 2016 que j’ai pu assister au concert d’un groupe qui répondait au patronyme de Soon. La sensation fut si bénéfique que j’échangeais amicalement avec les intéressés puis recevais gracieusement les démos qui devaient aboutir à un projet d’EP. A l’écoute de celui-ci, je me suis dit que l’univers pourrait éventuellement plaire au label Monopsone avec qui j’entretenais de courtoises relations. Je contactais l’un de ses membres afin de leur soumettre le son du groupe briochin. J’avais vu juste puisque la suite nous amène à la sortie d’un premier album intitulé The First Casualty Of Love Is Innocence.

Le privilège d’avoir donné ce petit coup de pouce. Recevoir l’objet et découvrir le chemin parcouru après quasiment une année de labeur. Prendre une belle claque à l’écoute extatique du long format. Un album qui surfe indéniablement dans le creux des vagues éthérées du shoegaze. Une musique qui se détache sur des transversales à la fois rugueuses, pop ou planantes (et souvent les trois acceptions imbriquées). Une sorte de « white noise » tout aussi mélodique que nostalgique et qui nous balance en pleine face un paquet de stimuli. Il nous vient forcément à l’esprit l’influence des orfèvres du genre, mais la manière de combiner les ensembles parvient subtilement à conférer une identité propre, malgré le peu de kilomètres au compteur de notre quatuor.

L’instrumental Brain Fog est un voyage dans la brume épaisse de notre baie armoricaine, une odyssée apéritive, progressive et délicate. L’enchaînement sur Sad Smiling Girls est plus rythmé et entame des manœuvres plus structurées. Julien Perrin, derrière son pied de micro, délivre un chant fantomatique, idéalement placé derrière un mur sonore qui progresse au fil d’accords saturés. Explosion émotionnelle avec Everyday et ses faux-airs empruntés au registre d’un thème jeté aux orties par quelques médisances potaches.

La troisième piste de l’album progresse et démontre l’absence totale de stagnation dans l’exécution. Un parti pris compulsif chez Soon, she said qui rend chaque élément de sa production volontairement attractif. A ce titre, je note quelques envolées plus légères que n’auraient pas renié un Billy Corgan illuminé par une ritournelle électrique savoureuse (mes interlocuteurs me parleront de The Radio Dept.) Always Inbetween emprunte sa fougue tonifiante à une brochette de témoins hautement contaminés. L’auditeur plongé dans ce bain vaporeux en redemande avec Dazed puis Stay, ancrés en plein cœur du LP et qui font figure, à mon sens, de curseurs féroces venant marquer au fer rouge la filiation entre les anciens et les modernes. Concernant le dernier titre nommé, je ne me lasse toujours pas de l’empreinte digitale de mon autoradio annonçant 2’14 et cet effet gratté telle une césure à l’hémistiche venant relancer la machine.

Le souci toujours présent chez Marc Corlett, Julien Perrin, Laura Bruneau et Martial Durand de rendre leur souffle créateur bien plus actif. Ne pas prendre les choses comme matière définitivement acquise. La preuve en est avec l’oasis épuré qu’est Mess. Le titre venant casser les précédents codes tout en se fondant habilement dans l’œuvre. C’est la lumière tamisée puis vive de Blue qui répondra au besoin de caresses avant que Reach Out ne ferme magistralement la marche.

Un excellent disque, une belle promesse qui devrait faire des émules. Reste à découvrir les protagonistes et en l’occurrence deux de ses membres. C’est Julien et Marc qui auront eu la gentillesse de répondre à quelques-unes de mes questions. L’occasion de découvrir un peu mieux leur monde et de percevoir au travers de leur début de parcours, une ambition aussi humble que déterminée.

Pour entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous me dire les raisons qui vous ont amené à choisir ce nom de groupe ?

Marc : En fait on a dû le changer. Initialement le groupe s’appelait Soon mais en cherchant sur Google, on est tombé sur deux groupes qui portaient déjà ce nom. Il fallait trouver autre chose et Julien a pensé à Soon, she said. On l’a adopté sans problème.

Julien : Ça nous paraissait difficile pour le référencement de conserver Soon. On s’est dit que ça aurait été compliqué de nous retrouver sur des sites comme Discogs. Il y a cette idée qui est venue avec Sometime Soon She Said, le titre de The Boo Radleys. Soon, she said en appliquant la virgule ça sonnait bien avec les morceaux du groupe. On n’a jamais voulu sonné comme My Bloody Valentine auquel faisait référence Soon. Finalement, nous sommes plus proches du son développé par Slowdive même si les gens de Monopsone nous comparent aussi aux Cocteau Twins. En fait, notre musique est un agglomérat de plusieurs influences.

 En parlant justement  de votre son, j’ai eu la chance d’écouter quelques démos et là, je découvre l’album.
Il y a eu une sacrée évolution, non ?

M: On voulait aller vers une évolution plus pop des titres. Le déclic est venu à l’écoute d’un EP du groupe américain Sway, sorti en catimini en 2003.

J: L’évolution s’est imposée aussi avec le désir de Monopsone de nous amener vers un long format et donc plus de titres. Notre objectif n’était donc plus de faire du rentre-dedans pour un EP mais de mélanger plusieurs sensations pour que le tout soit moins ennuyeux.

La rencontre avec Bernard Marie s’est faite comment ?

J: On s’était rapproché du collectif Nothing suite à une prise de contact avec Yann du groupe Venera 4. Le but du collectif était d’échanger, de fédérer nos forces au sein de diverses ramifications autour du shoegaze. Ceci nous a permis d’inclure Reach Out sur une compilation bandcamp. C’est par le biais d’un concert commun que nous avons rencontré Bernard Marie qui, de fil en aiguille,a enregistré notre album de A à Z.

Et le fait de rejoindre le label Monopsone, question ressenti ça donne quoi ?

J: Ah j’ai une anecdote sur le sujet… Suite à une répétition un peu houleuse j’ai reçu un e-mail de Denis du label nous disant « bienvenue chez Monopsone ». Le fait que l’on porte un intérêt vis-à-vis du groupe forcément ça touche. J’ai prévenu les autres et la petite brouille de la veille avait disparu (rires.)

M: Pour moi, c’est une satisfaction après à peine un an d’essais. On partait sur l’idée d’un EP et finalement j’étais content car ce contact aura permis la réalisation d’un album.

Pour la composition et l’écriture vous procédez de quelle manière ?

J: Moi j’ai les intuitions, Marc à la méthode (rires.)

M: J’utilise beaucoup Logic Pro pour composer, surtout pour ce qui est des structures. Des morceaux comme Sunshine, Stay ou Letters and Stamps ont été faits sur Logic Pro avant d’être testé en répète. On gagne ainsi énormément de temps, vu que l’on répète qu’une fois par semaine. Des titres comme Dazed ou encore Brain Fog ont été trouvés lors de répétitions puis je les finis chez moi. Les idées de morceaux viennent principalement de Julien et de moi. J’aime bien construire les morceaux seul par contre, que ce soit avec les plans de Julien ou les miens. Mais au final, c’est le groupe qui décide si le morceau est bon ou pas. Chacun apporte sa patte après… Le thème guitare de Letters and Stamps par exemple, a été trouvé par Martial comme l’idée de batterie sur Sunshine. Pour ce qui est des textes et du chant, Julien trouve les paroles et la mélodie vocale, ensuite on travail ensemble au placement définitif de celui-ci.

J: Étant prof’ d’anglais, c’est peut-être plus facile pour moi de m’exprimer pour les paroles mais rien n’empêcherait les autres de s’y coller. D’ailleurs, sur Mess c’est Laura qui chante…

Puisque tu évoques Mess, entre la trame de la démo plutôt dense et la réorchestration finale, il y a un monde.

M: Notre volonté était de changer la note dominante du morceau. J’ai rejoué le morceau seul chez moi puis il y a eu une discussion avec Bernard Marie pour apporter au disque un titre acoustique. On a aéré le tout en supprimant la basse et la batterie puis finalement essayé une voix féminine avec Laura au chant.

Il y a énormément de réverbérations sur ce titre.

J: Mess c’était tout de même un peu le morceau de la « discorde » à chaque répétition. On a toujours eu une certaine difficulté pour trouver une sorte d’hybride entre l’acoustique et l’électrique. Mess reste un one off…  à minima, une sorte de Sometimes de My Bloody Valentine (rires.).

Tu parlais, Julien, de l’expérience de ton partenaire ici présent. Marc, le fait d’être en dehors de The Craftmen Club, tu le vis comme  une autre expérience ?

M: J’avais envie de faire autre chose musicalement et la rencontre avec Julien chez un disquaire tombait à pic. Je suis le bassiste de The Craftmen Club et là je joue de la guitare donc ça change la perception des choses… Et puis The Craftmen Club fait une musique rock pour un plus large public. J’avais envie de partir sur quelque chose de différent. Il y a un côté plus « indé » avec Soon, she said. Aujourd’hui, il y a de très bons musiciens mais le plus important, à mon sens, est de trouver une certaine créativité même si la technique t’aide plus facilement à y parvenir. Il faut bosser pour jouer des choses que semblent plus simples car elles sont plus fluides.

J: Notre album est référencé mais n’a pas une cohérence vis-à-vis d’un autre groupe. Nous avons une propre signature.

Vous utilisez beaucoup d’effets pour façonner votre son.
L’élaboration s’opère facilement ?

M: Notre son c’est le fil conducteur. Tu peux faire un accord majeur qui pourrait n’avoir aucun retour mais si tu ajoutes les effets, ça change tout.

J: On s’est beaucoup pris la tête avec les pédales. C’est en fait très complexe. On a mis quasiment un an pour trouver les bons effets. Maintenant, plus on avance dans le temps et moins on en utilise. Il faut savoir qu’il y a toute une mythologie du shoegaze…

M: Il y a aussi une part de hasard. Auparavant, il fallait plusieurs pédales pour produire un son qui maintenant ne nécessite pas autant de matériel.

J: On a d’ailleurs eu la chance d’en parler avec Robin Guthrie !

Pour vous avoir vu sur scène, j’ai l’impression que votre son est encore plus puissant en concert.

M: Je n’ai pas vraiment l’impression que nous jouons fort en live mais quand tu nous as vus au Yaskiff, on passait après un groupe qui avait joué de manière très amplifié.

J: Marc a emmagasiné pas mal d’acquis à force de tourner avec The Craftmen Club mais on a souvent la difficulté de devoir s’adapter à la salle qui nous reçoit. Ce problème s’est d’ailleurs posé lors de notre set au Supersonic.

Vous définiriez comment l’humeur générale du disque ?

J: A la réécoute de l’album on ressent quelque chose d’assez plombé. Si tu l’écoutes d’une traite il semble tout de même assez triste. C’est, je t’avoue, un album de rupture assez personnel. Un truc nécessaire que j’ai eu besoin de transcrire…

Le titre de l’album, c’est un clin d’œil cinématographique ?

J: On s’interrogeait avec le groupe pour trouver un nom d’album suffisamment juste et accrocheur. J’ai eu tout simplement un flash en voyant le poster de Platoon. La devise « The first casualty of war is innocence » était bonne mais la référence à l’amour et donc « Love » paraissait vitale. Être sur le fil entre la niaiserie et quelque chose de plus marqué. Ceci est raccord avec la pochette pensée par Stéphane Merveille. Un esprit loin de la surexposition et la peur de se vautrer liée à l’adolescence et aux groupes que nous écoutions à l’époque.

Cinquième référence de la collection microcircuit, The First Casualty Of Love Is Innocence est déjà en précommande sur le site du label Monopsone

La sortie officielle de l’album est programmée au 28 Avril 2017.

Photo groupe: Vincent Paulic / Photo album : Stéphane Merveille

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