Chronique Musique

« Sleep Heavy », l’élégance du désespoir selon Jabu

Jabu / Differ-ant / SP / Droits réservés
Jabu / Differ-ant / SP / Droits réservés
Ecrit par Jism

Allez, on va se la jouer franc-jeu pour débuter cette chronique : ce ne sera pas la chronique de l’année pour l’album de l’année. Clairement.

À vrai dire, ce serait même plutôt l’opposé. Sleep Heavy, premier album du trio de Bristol, Jabu, composé des chanteurs Alex Rendall et Jasmine Butt et complété par le producteur Amos Childs, est un disque où il ne se passe quasiment rien, sorte de R’n’B entendu des milliers de fois, copie quasi conforme d’un James Blake sans le talent inné de l’Anglais ou alors du Alpha sans l’ampleur cinématographique du groupe de Bristol. Un album à première vue/écoute sans véritable intérêt, d’un ennui quasi abyssal, le style de disque qu’on éjecte au bout de trois morceaux quand on est bien luné. Dans ce cas pourquoi s’attarder dessus s’il n’a aucune qualité ?

Simple : parce qu’il est très bon.

Je sais, je me contredis. Je viens de vous exposer en quelques lignes que Sleep Heavy est presque une bouse et là je vous dis qu’il est très bon. Coke ? Inobservance du traitement psy ? Non, non, rien de tout ça.

Sleep Heavy est un disque en trompe-l’oreille, tellement quelconque que si vous n’y faites pas gaffe, il vous glissera dessus dès la première écoute. Au bout de trois morceaux comme je le disais plus haut vous penserez en avoir fait le tour et serez tenté d’arrêter. Après, si vous êtes curieux ou distrait, vous irez jusqu’au bout.
Donc le disque déroule ses chansons, lisses, mais, quand arrive Give, dernier morceau, là quelque chose se passe, un truc bizarre, comme si Leila revenait des 90’s pour hanter la composition des Anglais. Intrigant en fait. Alors vous y revenez, une fois, deux fois, vous vous rendez compte au bout de quelques écoutes que c’est probablement un des disques les plus déprimants que vous ayez écouté cette année. Une sorte de dubstep qui aurait choisi l’ambient et le silence pour se développer, un disque qui renvoie direct aux 90’s avec Alpha, le LikeWeather  de Leila, ou encore à la fin des 80’s avec le Song d’It’s Immaterial : un éloge de la lenteur où les voix apportent un semblant de vie à une musique mortifère dont on aurait coupé les beats, un album en permanence sous la brume, d’une mélancolie insondable qui, s’il n’avance pas, s’enfonce constamment. Mais au ralenti, de sorte qu’en aucun cas l’auditeur ne suffoque.
Comme le suggère son titre, c’est par phases successives que l’enlisement se fait. Sur une Indus à l’agonie, spectrale (l’impressionnant Fool If, comme si James Blake faisait du Third Eye Foundation), l’auditeur sombre peu à peu dans une léthargie habitée par la tristesse, la résignation (If you love me you should leave now chante d’entrée de jeu Alex Rendall sur Let Me Know) pour terminer dans un état de torpeur proche de la mélancolie.

Faut dire que Sleep Heavy fait tout pour y parvenir, au point qu’écouter l’album s’apparente à assister à une oraison funèbre d’une trentaine de minutes, sans une chanson pour égayer l’autre. Et c’est justement cela qui étonne dans ce premier album, cette capacité qu’a Jabu à tenir le cap, aussi rébarbatif soit-il, à ne pas chercher d’issue de secours à sa musique, à vous entraîner inexorablement vers le fond même lorsque la lumière essaie de se frayer un chemin à travers les ténèbres (Which Way). Parce que bon, si l’ensemble suinte le désespoir, tout n’est pas complètement noir non plus ; grâce à la présence de Jasmine Butt, le duo s’autorise à développer par moment des ambiances éthérées, proche en cela d’un Slowdive mélancolique (Tomb), et ce de façon à défier la pesanteur, à rendre cette infinie descente plus confortable.

Bref, quitte à s’enfoncer, autant le faire avec élégance et dans le confort.

Une dernière chose pour terminer cette chronique, j’évoquais plus haut le fait que la musique du trio rappelait celle d’Alpha sans l’ampleur cinématographique. Pour autant, ce n’est pas tout à fait vrai; leur musique, si elle n’a pas l’ampleur du superbe Come From Heaven , trouve une étonnante résonance avec certains films de Tarkovski notamment Stalker ou Le Sacrifice, pour ces ambiances à la fois post-apocalyptiques, spectrales et emplies d’étrangeté.

Au fond, on peut se dire que c’est pas si mal pour un disque qui se révélait être indigne d’intérêt à la première écoute, non ?

 

Sleep Heavy est sorti le 22 septembre dernier chez Blackest Ever Black et disponible chez tous les disquaires distraits de France et de Navarre.

 

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