Chronique Musique

Sharon Jones : Eternal Flame

Sharon Jones par Jacob Blickenstaff // AP Melissa
Sharon Jones par Jacob Blickenstaff // AP Melissa
Ecrit par Ninie Peaudchien

Le 18 novembre 2017 marquait le premier anniversaire d’un jour bien triste. En effet, un an auparavant, à la surprise générale, Sharon Jones déchaussait définitivement ses chaussures dorées et tirait sa révérence, laissant ses DapKings et des milliers de fans orphelins.

On était au courant de ce fichu cancer du pancréas qui faisait des allers et retours dans le corps de l’artiste. Elle ne le cachait pas d’ailleurs, s’exhibant boule à zéro et le sommant sur scène de disparaitre sur scène. Mais avec la férocité qui la caractérisait, la terrible annonce de son décès nous a pris au dépourvu.
En effet,  Sharon Jones, c’était la rage de vivre incarnée, fruit d’un itinéraire semé d’embûches.

Sur scène en 2010 ( Credit : Kallerna ) // AP Melissa

Sur scène en 2010 ( Credit : Kallerna ) // AP Melissa

Petite, elle imite déjà James Brown et rêve de devenir une grande chanteuse de soul et de funk. Même si elle ne cesse jamais de chanter à l’église ou dans des groupes de funk locaux, le succès n’est pas au rendez-vous. Sharon Jones est trop petite, trop grosse, trop vieille pour les maisons de disque. Puisque aucune ne veut la signer, elle se résout à devenir matonne puis convoyeuse de fonds pour vivre. Des métiers peu banals et difficiles mais qui ne rebutent pas ce brin de femme solide.

Le début des années 2000 marque heureusement un tournant pour la soul music. Deux  musiciens passionnés, Gabriel Roth et Neal Sugarman, créent à Brooklyn le label Daptone Records. Le label possède son propre studio et plusieurs équipes de musiciens afin d’enregistrer lui-même ses disques avec une exigence rare. En effet, le label refuse les ordinateurs et le numérique pour s’appuyer entièrement sur des méthodes d’enregistrement analogique old-school. Ce refus de la modernité confère aux disques enregistrés dans leur studio, un son unique et patiné,  très recherché par des producteurs de disques comme Mark RonsonAinsi, Amy Winehouse passe chez Daptone en 2006 enregistrer Back To Black, dont 6 titres sont joués par les Dap-Kings.

Le label ne se singularise pas seulement dans l’exigence apportée au son lors des enregistrements mais aussi dans le choix des artistes qu’il souhaite intégrer à son catalogue, des artistes soul tombés dans l’oubli ou qui n’ont pu percer pendant l’âge d’or du genre, les années 60 et 70. Ainsi, en 1996, Daptone Records va chercher Lee Fields, disparu des écrans radars, pour le remettre en selle avec l’enregistrement d’un album. C’est à cette occasion que Sharon Jones, repérée et conviée à venir faire les chœurs sur le disque de Lee Fields, pousse les portes du studio. Séduits par le talent énergique et la voix de la chanteuse,  les membres de Daptone Records lui proposent alors un contrat chez eux.  La carrière de l’artiste peut enfin démarrer, à 45 ans.

 Son premier album Dap Dippin’ With Sharon Jones and the Dap-Kings sort en 2001. Ce premier essai aura un succès d’estime et sera suivi d’une série d’albums de plus en plus populaires . Les tournées – mémorables pour qui a eu la chance de voir Sharon Jones sur scène – s’enchaînent, suscitant un engouement fort chez un public toujours plus conséquent. À la manière du Godfather of Soul qu’elle imitait enfant, la dame emporte en effet tout sur son passage par son énergie et ses pas de danse légendaires !  Même son cancer semble impuissant à vouloir la freiner, la poussant à aller chercher au fond d’elle-même davantage d’énergie et de force. « Chaque fois qu’elle montait sur scène, on avait toujours l’impression que Sharon laissait tout de côté  » affirme ainsi le bassiste des Dap-Kings, Bosco Mann.

2015 est l’année de la consécration pour la formation : le sixième album du groupe, Give the People What They Want, est nominé dans la catégorie « meilleur album R & B » aux Grammy Awards. It’s Holiday Soul Party sort en novembre, peu avant les 60 ans de la diva. Enfin, la chanteuse est l’objet d’un documentaire, réalisé par l’oscarisée Barbara KoppleMiss Sharon Jones !, acclamé par la critique.

La veille de la triste date anniversaire de sa mort, Daptone Records nous fait la surprise de sortir un nouvel album de Sharon Jones & The Dap-Kings,  Soul of a Woman. On craignait un hommage posthume fait de fonds de tiroir pas terribles, histoire de vendre du disque en profitant de l’émotion encore vive chez ses fans. Or, c’était un peu trop vite oublier la qualité de ce label et son respect envers ses artistes.

L’album a été enregistré sur un magnétophone à huit pistes, le groupe s’engageant une nouvelle fois dans une démarche de qualité minutieuse. Ainsi Bosco Mann affirme : « C’est la responsabilité du groupe d’avoir une performance juste – il n’y a pas d’annulation, pas de « donne-moi une autre piste ». Il y a un sens différent de l’engagement. Cela signifie que vous ressentez un moment qui a été enregistré par des musiciens, plutôt qu’un moment qui a été assemblé par des producteurs et des ingénieurs de mixage, et je pense que les gens le comprennent émotionnellement. »  Malgré son cancer qui l’affaiblit de plus en plus, Sharon Jones a tenu à enregistrer jusqu’à son dernier souffle les onze titres de son ultime disque . « Les deux dernières années, Sharon se battait« ,  déclare le bassiste des Dap-Kings, Bosco Mann, qui a produit l’album.« Quand elle se sentait plus forte, alors nous allions dans le studio […] Nous ne travaillions que quand elle le ressentait vraiment. » Nous voici donc face à un disque qui n’est ni une compilation ou un recyclage de rebuts. Et quel album ! Jamais l’artiste, au cours d’un disque, n’aura autant été en symbiose avec son groupe et exploré toutes les facettes de la soul et de la funk, nous livrant ainsi, en guide d’adieu, un disque majestueux et orchestral, pétri par l’émotion et la force de cette voix de guerrière.

Le même Mann ainsi explique que les chansons de Soul of a Woman ont ont été composées pour mettre en valeur les deux facettes du talent de Jones.
Au départ, l’album penchait vers une ambiance plutôt calme et classe, avec des ballades axées avant tout sur les cordes, pour éventuellement mener à une tournée incorporant des symphonies ou des sections de cordes.
Ainsi, les titres When I Saw Your Face, These Tears (No Longer For You) et le flamboyant Girl (You Got to Forgive Him) semblent ciselés pour mettre en lumière son chant, avec des mélodies raffinées accompagnées d’arrangements luxuriants.
Malheureusement, la maladie progresse et le groupe réalise que Sharon n’a peut-être plus beaucoup de temps à vivre. C’est pourquoi ils décident de changer de cap et de composer des titres sur lesquels Sharon Jones peut vraiment s’éclater sur scène. Le disque démarre ainsi en fanfare avec les très énergiques Matter of Time et Sail On! exprimant toute la joie de vivre et l’énergie qui caractérisaient l’artiste. Come and Be A Winner et l’impeccable Searching For a New Day nous collent le sourire avec leur groove furieusement addictif. 

Le bouleversant gospel Call On God, qui vient clore l’album, file le frisson et nous fait fondre – en larmes.

C’est donc le testament sincère et émouvant de sa vie que nous offre Sharon Jones avec cet ultime Soul of a Woman. Un album avec, comme le dit Mann, «beaucoup de sentiments, de sang, de sueur et, malheureusement, de larmes. Cela transpire de de partout et vous pouvez le sentir.  Sharon avait l’habitude de dire « Ce qui vient du cœur atteint le cœur », et je pense que chacun avait cette impression de verser son cœur dans ce disque. »

Nul doute que Dieu ait entendu son appel et l’ait accueillie à bras ouverts, avec son frère de galères Charles Bradley, pour mettre un peu d’âme et d’ambiance là-haut.

Sharon Jones par Jacob Blickenstaff // AP Melissa

Sharon Jones par Jacob Blickenstaff // AP Melissa

 

Soul of a Woman, Sharon Jones & The Dap-Kings chez Daptone Records

 

  •  
    19
    Partages
  • 18
  •  
  •  
  • 1
  •  
  •   

Ajouter un commentaire