Chronique Musique

Narkopop, Gas volatil (ou pas)

Ecrit par Jism

Imaginons une hypothèse à la con. Et si, à l’instar des fantasmes véhiculés par l’imaginaire collectif, la grande faucheuse était équipée non pas d’une faucille mais d’un boomerang ? Que se passerait-il ?

Probablement ce qu’il se passe en ce moment, à savoir qu’après avoir pris pas mal de légendes en 2016 (Bowie, Cohen, Prince et dans une moindre mesure George Michael), elle en ramènerait d’autres, laissées pour mortes sur le bas-côté de la route, mais bien vivantes, elles, l’année d’après.

C’est le cas de Slowdive, que nous avons déjà évoqué en ces lieux, Ride, dont nous attendons avec une certaine fébrilité le nouvel album, mais surtout de Gas, projet minimal techno/ambient de l’allemand Wolfgang Voigt, de retour après 17 ans d’absence.

Bon, n’allez pas croire que le gars a chômé pendant tout ce temps hein, parce qu’entre son boulot de disquaire, la gestion de son label et les sorties de disques sous son nom, l’entité Gas ne trouvait plus vraiment sa place auprès de Voigt. Après, si vous êtes un peu tatillon et que vous y regardez de plus près, vous trouverez un trou béant dans sa discographie (entre 2000 et 2010), mais l’hyperactivité de Voigt a été telle pendant près de dix ans qu’il fallait bien au moins ça pour se reposer.

Si vous ne me croyez pas, cherchez sur les internets, parce que, outre Gas, Voigt a sorti entre 1990 et 2000 sous différents alias, pas loin d’une centaine de références au moins, tout en créant le label Kompakt avec deux autres comparses.

Maintenant, pour en revenir à Gas, Voigt, à l’origine (et après avoir pris du LSD en plein milieu d’une forêt allemande), décrit son projet comme la perception sonore d’une rave étouffée par une forêt oppressante ; enfin, quelque chose de ce goût-là.

Ça vous paraît abstrait ? C’est normal. Gas est en effet son projet le plus abstrait, celui dans lequel la nature, via les sous-bois, est la plus présente, où il n’hésite pas à étirer ses morceaux au maximum, à rendre ses boucles hypnotiques tout en y incorporant des beats très lointains. Le concept évoque Maurizio, parfois Pole mais surtout le canadien Plastikman qui aurait troqué sa noirceur, sa froideur, pour une ambiance plus bucolique.

Contrairement à ce que je laisse croire au-dessus, son retour n’est pas tant une surprise que ça. Des signaux, Voigt en a envoyé quelques-uns en 2016, notamment via la réédition en coffret vinyle de tous ses albums.

Seulement, si nous espérions, avec beaucoup de crainte, un retour à la hauteur de Voigt, nous n’aurions jamais cru qu’il livrerait au bout de dix sept ans son meilleur album.

Parce que oui, Narkopop est de très loin le meilleur album de l’allemand et un des meilleurs albums d’ambient/minimal techno de ces dix dernières années.

Contextualisons avant d’entrer dans le vif du sujet : Voigt a créé Gas dans les années 90 où, en matière de minimal techno, tout était à inventer, et où, pour tout dire, l’Allemagne était à la pointe et faisait figure de centre de recherches ; il y avait à cette époque-là une sorte d’émulation, autant hors des frontières (où elle faisait écho avec le Canada ou les States), qu’à l’intérieur (entre Chain Reaction, Basic Channel et Mille Plateaux, c’était à celui qui sortirait le meilleur disque). Gas, avec Pop, Konigforst, sortait des disques exigeants, aventureux (où l’ambient venait se frotter à la techno), abordables, inventant une nouvelle grammaire, vite reprise par la suite.

Dix sept ans après, le réveil est difficile car, hormis The Field, Andy Stott, Sandwell District, la minimal techno est dans un état moribond : Plastikman n’est plus que l’ombre de lui-même, Ernestus a préféré s’exiler avec bonheur en Afrique, Von Oswald navigue du côté du jazz ou du classique avec plus ou moins de succès, Deepchord, après un excellent premier album, s’est complètement ramassé (et je ne parle pas de Pantha Du Prince).

Dans un tel contexte, Narkopop va, avouons-le, faire figure de fossoyeur du genre.

Aussi, l’avis de décès vient de tomber et il est impressionnant : Narkopop n’est rien moins qu’un immense monolithe musical, lisse, quasi impénétrable et d’une exigence effrayante. Pour être honnête, il ne s’agit pas d’un disque à écouter d’une oreille distraite (auquel cas vous vous feriez chier), il demande une attention extrême (le port du casque est d’ailleurs hautement recommandé), et ne se dompte qu’au bout d’une multitude d’écoutes.

Parce que les remous qui le constituent ne sont pas perceptibles dès la première écoute, et ce qu’il en ressort justement, c’est une sensation de flottement, d’immobilisme à peine bousculé par quelques beats lointains, réminiscence d’une époque révolue.

Parce qu’en dix sept ans, la musique de Voigt a évolué de façon logique ; à l’époque, le comble de la punk attitude quand vous faisiez de l’électro, et notamment de la techno, c’était d’inclure du silence dans votre musique. Depuis, l’allemand, en poussant le concept de l’abstraction dans ses derniers retranchements, a réalisé le chemin inverse : amener des beats rachitiques sur des nappes ambient.

Car oui, Narkopop n’est plus à proprement parler un disque de minimal techno (si rave il y a, elle est définitivement étouffée par l’environnement), mais un album majoritairement ambient incluant beaucoup d’éléments du classique et se souvenant, parfois, qu’à une autre époque, existait un courant s’appelant techno.

Il en résulte un disque très abstrait, aux accents de B.O. (Narkopop 1), faussement calme (la douceur apparente de Narkopop 3 abrite en fait un monde intérieur très agité), par moment anxiogène (les boucles flippantes de Narkopop 4), traversé de rythmes parfois martiaux (le très étonnant Narkopop 5, autant marqué par l’indus que par le jazz), parfois à la limite de la bradycardie (Narkopop 7) ou proche de l’effroi (Narkopop 8).

À vrai dire, l’abstraction dont fait preuve Voigt ouvre des voies immenses, faisant de Narkopop un disque dont l’exploration peut durer des années, car chaque morceau présent (du moins les neuf premiers parce que le dixième est un peu à part) constitue un monde à lui seul, subtilement passionnant, fait de variations, de boucles infimes et infinies. Voigt fait évoluer chaque morceau vers des directions différentes, touche un peu à tous les styles (classique, jazz, world, l’électro progressive allemande des 70’s, en plus de la minimal techno et de l’ambient), menant l’auditeur dans des contrées parfois arides, à la lisière de l’ennui mais souvent intrigantes. Rendant par la même occasion le projet passionnant.

Pour autant, il serait aisé de se dire que Narkopop est un disque austère, son hermétisme peut en effet confiner à l’austérité, mais, plus qu’austère, il apparaît surtout comme exigeant et demande à l’auditeur une attention, un effort, une immersion que peu de disques actuels peuvent se targuer de faire.

Néanmoins, sous des dehors sévères, Voigt est un malin, un pince-sans-rire qui, après vous avoir impressionné pendant près d’une heure et neuf morceaux avec son ambient Lynchienne pleine de tensions sous-jacentes, va vous achever avec un Narkopop 10 absolument exceptionnel.

Exceptionnel, car ce dixième morceau, le plus accessible de tous, renoue avec la minimal techno qu’il semblait abandonner tout au long de l’album.

Sauf qu’ici, et c’est en cela que ce dixième morceau se détache du lot et que Voigt se fait, par la même occasion, le fossoyeur d’un genre qu’il a créé de ses propres mains, il réinterprète de façon magistrale le meilleur morceau de Pop (Pop 7), et lui fait subir une cure d’austérité impressionnante en appliquant les recettes utilisées sur les neuf autres morceaux (adieu donc nappes de synthé, beats rassurants, chaleur presque humaine, bienvenue à une certaine immatérialité, un détachement, à des remous hallucinants, des arrangements quasi organiques, puisant dans le classique, le jazz).

Du coup, il achève Narkopop sur une pirouette, ou plus précisément sur une boucle, renvoyant au reste de sa discographie, histoire de bien faire comprendre que, s’il maîtrise à merveille la minimal techno (Narkopop 10 reste le morceau le plus impressionnant/immédiat de cet album), l’exploration d’autres éc(h)osystèmes est devenue sa nouvelle priorité.

En somme, avec Narkopop, il aura fallu attendre dix-sept ans pour que Gas nous livre son classique, pour qu’il devienne, une bonne fois pour toutes, véritablement volatil, détaché de toutes contraintes, tout compromis, libre comme l’air. Ce fut long, certes, mais le résultat est au-delà de nos espérances.

Sorti le 21 avril chez Kompakt et chez tous les disquaires équipés de meopa de France et de Navarre.

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