Chronique Musique

Meshell Ndegeocello, La Voix Sans Maître

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Meshell Ndegeocello / Charlie Gross
Ecrit par French Godgiven

Femme, noire, bisexuelle et musulmane.

Si aucun de ces quatre mots ne vous a effrayé(e)s et que vous me lisez encore, restez un peu, la suite pourrait vous intéresser.

La chanteuse, rappeuse et bassiste américaine Michelle Lynn Johnson, plus connue sous le nom de Meshell Ndegeocello, est l’une des figures les plus emblématiques et singulières de la musique du dernier quart de siècle.
Au cours d’une carrière caractérisée par un éclectisme passionné et une intégrité indiscutable, elle aura frayé avec des styles aussi variés que le funk, la soul, le hip-hop, la pop, le rock et le jazz, tout en s’appropriant chacun d’eux avec une fluidité subtile et une énergie discrète, les utilisant comme autant de vecteurs de sa propre personnalité, entre spoken word habité et scansions incandescentes, sous un angle à la fois frontalement original et respectueux des traditions.

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Meshell Ndegeocello // Charlie Gross

Après avoir bourlingué au sein de plusieurs formations anecdotiques de la fin des années 80 au début des années 90, Meshell est signée par le label Maverick, cofondé par la star Madonna et sous-division du géant Warner. Dès son premier album, le vigoureux Plantation Lullabies de 1993, la chanteuse affirme la couleur : derrière son éclatant postulat soul-funk de départ, le disque aborde des thèmes durs et crus, comme le racisme systémique, la solitude urbaine et même l’éthique amoureuse sur le sarcastique If That’s Your Boyfriend (He Wasn’t Last Night).

Le succès, critique comme public, la poussera alors sous les projecteurs, et l’affirmation franche de son identité sexuelle plurielle contribuera largement à faire d’elle l’une des figures de proue de la pratique du coming out. Un phénomène qui s’accentuera encore l’année suivante avec le carton de son duo avec le chanteur de rock country John Cougar Mellencamp, sur une reprise bien sentie du Wild Night de Van Morrison.
Dès le départ, il devient vite compliqué pour cette personnalité discrète de composer avec la routine médiatique tout en maintenant sa vie privée à l’abri des regards indiscrets : nous sommes alors en 1994, et la catégorisation des mœurs était encore loin d’être un long fleuve tranquille, dans une contrée telle que les États-Unis qui, bien que diverse et protéiforme, reste traversée par de forts instincts puritains et réactionnaires.

Néanmoins, Meshell enfoncera le clou en 1996 avec son deuxième long format, marqué par une profonde spiritualité et une musicalité plus travaillée encore : monument de groove moite et addictif, Peace Beyond Passion la consacre comme l’une des artistes majeures de la musique black de l’époque, ce qui lui vaudra la grande estime de ses pairs et de nombreuses sollicitations de collaborations externes, de la jeune Alanis Morrissette aux vétérans des Rolling Stones.

Il aurait alors été facile pour elle de se laisser porter par sa popularité croissante, en débitant des variations plus ou moins inspirées de cette paire de disques colorés et accrocheurs. Mais Meshell Ndegeocello est avant tout une artiste sensible qui, sans chercher l’originalité à tout prix, est incapable de produire une musique qui ne retranscrirait pas le plus sincèrement du monde son état d’esprit viscéral.

Marqué par une douloureuse rupture sentimentale, son troisième album Bitter paraît à la fin de l’été 1999 et semble annoncer un automne gris comme un ciel de plomb : sombres et introspectives, les douze plages qui le composent dévoilent une forme de soul music teintée de folk et frottée au papier de verre, entre splendeurs mélancoliques et confessions noyées dans l’amertume.

Paradoxalement, cet étalage impudique est sublimé par les interprétations enivrantes de la chanteuse et de son groupe, atteignant même une forme de plénitude dans son désespoir palpable. Comme si, ayant touché le fond de la piscine, Meshell n’avait eu qu’à l’embrasser pour remonter à la surface.

Ce virage plus intimiste allait cependant moins entamer le fil de son parcours que la censure de son quatrième long format, à l’automne 2001 : au lendemain des attentats du 11 septembre, son label annulera purement et simplement la publication d’un disque dont la pochette représentait la chanteuse, récemment convertie à l’islam, arborant un voile pourtant discret et laissant son visage découvert.

Meshell Ndegeocello n’aura jamais voulu choisir entre son art et ses convictions, tout en refusant de sacrifier ses précieuses circonvolutions poétiques et elliptiques pour une rage formelle qui aurait certainement été plus vendeuse.

Sous le titre Cookie : The Anthropological Mixtape, une version fortement complétée (et non remaniée, en dehors de son visuel) en sortira malgré tout en juin 2002 ; tout en approfondissant les thématiques précédemment abordées en les fondant dans une dynamique hip-hop plus marquée, l’album alterne brûlots contestataires et moments de grâce mystique.
Dès l’année suivante, sur le magnifique Comfort Woman, la chanteuse portera cette veine à son paroxysme, assumant ouvertement le fait d’avoir les pieds bien ancrés sur terre et la tête sur les épaules, tout en revendiquant son droit à rêver d’un monde meilleur et son aspiration à tutoyer les étoiles.

C’est avec ce dernier disque que s’achèvera une collaboration de dix ans avec le label Maverick, qui aura vu le soutien indéfectible des débuts se muer progressivement en interrogations inquiètes puis en indifférence laconique. Sur toute cette longue période, Meshell Ndegeocello n’aura jamais voulu choisir entre son art et ses convictions, tout en refusant de sacrifier ses précieuses circonvolutions poétiques et elliptiques pour une rage formelle qui aurait certainement été plus vendeuse.

Dégagée de toute obligation contractuelle, elle laissera ensuite libre cours à son imagination sur deux projets aussi ambitieux que diamétralement opposés. Tout d’abord, le très dense Dance Of The Infidels, publié en 2005 sous la bannière du collectif The Spirit Of Music Jamia, rassemblé par Meshell pour l’occasion et composé de musiciens de jazz chevronnés aux horizons multiples, de la chanteuse Cassandra Wilson au batteur Jack de Johnette en passant par les saxophonistes Kenny Garrett et Don Byron, s’inscrira dans la prestigieuse lignée des œuvres les plus cosmiques d’Alice Coltrane ou du trop méconnu Doug Carn.

Puis, deux ans plus tard, sortira le disque le plus extrême réalisé par la chanteuse-bassiste à ce jour, le très alambiqué The World Has Made Me The Man Of My Dreams ( « Le monde a fait de moi l’homme de mes rêves », tout un programme), dont le titre à la fois sarcastique et sans concession synthétise à la perfection la singularité tranchante d’une musique qui en arrive à refuser toute ségrégation entre jazz expérimental et rock ombrageux, divagations planantes et salves explosives, comme sur le frénétique The Sloganeer, où Meshell Ndegeocello règle son compte aux préjugés moquant sa foi tout en pointant du doigt la croyance aveugle de ses contemporains en un système économique et politique plus prosélyte encore. La paille et la poutre, version breakbeat hardcore.

Inutile de préciser que ce ne serait pas avec de tels disques, exigeants et radicaux, que Meshell allait revenir en force dans les charts américains ou même internationaux, alors même que le courant nu soul, dont elle fut largement à l’origine au cours de la décennie précédente, rencontrait un succès pérenne, que ce soit au travers des productions des increvables Roots ou des sorties remarquées de la diva Erykah Badu et du prodige D’Angelo.

Son disque le plus significatif de cette période récente fut réalisé en 2012, sous la forme d’un vibrant hommage à l’iconique Nina Simone, le troublant et attachant Pour Une Âme Souveraine.

Son huitième album, le dépouillé Devil’s Halo, sortira ainsi sur une structure minuscule, dans une indifférence quasi-générale avant de bénéficier d’une distribution plus conséquente quelques mois plus tard.

Malgré la chute inexorable de sa notoriété publique, Meshell Ndegeocello aura malgré tout gagné son autonomie de haute lutte, parvenant envers et contre tout à faire circuler son nom au sein d’un cercle suffisamment large de connaisseurs curieux et assoiffés d’authenticité sans fard.

Cette créatrice aussi iconoclaste qu’intègre trouvera finalement stabilité et sérénité artistiques avec le label Naïve au début des années 2010, publiant successivement deux albums plus carrés et abordables, Weather en 2011 puis Comet, Come To Me en 2014, sans pour autant que sa griffe particulière ne se dilue dans un format plus pop qu’à l’accoutumée.

Mais son disque le plus significatif de cette période récente fut réalisé en 2012 entre ces deux long formats originaux, sous la forme d’un vibrant hommage à l’iconique Nina Simone, le troublant et attachant Pour Une Âme Souveraine (en français dans le texte) : c’est entourée de quelques complices telles que la star Sinead O’Connor, la chanteuse jazz Lizz Wright ou la plus folk Valerie June, que Meshell transcende l’héritage de son aînée en reprenant autant de pépites incontournables que de perles cachées de son répertoire.
Nul doute qu’au-delà même de l’aura musicale indiscutable de la chanteuse et pianiste jazz d’exception, Ndegeocello payait également son tribut à l’acharnée militante des droits civiques que fut sa compatriote.

Six ans plus tard, c’est à une toute autre forme de cérémonie que nous invite Meshell Ndegeocello : suite au décès de son père et alors que sa mère souffrait de crises de démence, la chanteuse est retournée dans sa maison familiale pour y gérer les affaires courantes. C’est là qu’elle a retrouvé, au milieu des vestiges de sa jeunesse, les cassettes de classiques r’n’b des années 80 et 90 qu’elle écoutait en boucle dans sa chambre, s’inventant un monde intérieur avant d’aller affronter celui de l’extérieur.

Le Ventriloquism qui sort ces jours-ci est ainsi le résultat de la quête profonde et intime d’une femme poussée dans ses derniers retranchements, par l’accumulation de tragédies personnelles bien sûr, mais aussi par le climat politique délétère que traverse son pays. Si Meshell a déjà abondamment repris ses influences tout au long de sa carrière, du placide Who Is He (And What Is He To You) ? de Bill Withers au poignant Chelsea Hotel de Leonard Cohen, jamais encore elle n’avait entrepris un travail de réinterprétation d’une telle envergure.

Ainsi, sous ses caresses bienveillantes, le totémique Atomic Dog, monument d’électro-funk signé George Clinton, se transforme en orgie blues-rock lascive, tandis que le tragique Sometimes It Snows In April de Prince, hymne de deuil par excellence, coécrit par le tandem formé de Wendy Melvoin et Lisa Coleman, avec qui Meshell a déjà collaboré par le passé, se mue en plainte langoureuse et feutrée, magnifiée par le grain de porcelaine de la voix de la chanteuse.
Ailleurs, le Tender Love du groupe vocal Force MDs se voit transfiguré en folk rêche à la Neil Young, alors que Sensitivity, tube solo de Ralph Tresvant, leader des New Edition, lui redonne l’occasion de braver la catégorisation des genres lorsqu’elle chante « You need a man with sensitivity / A man like me » (« Il te faut un homme sensible / Un homme comme moi »).
Pour quelqu’un qui, paradoxe encore, a tant lutté pour pouvoir exprimer librement toute la nature de son être, fragile et complexe, on peut aisément imaginer la puissance que représente une telle affirmation, débarrassée de toute la suavité dragueuse de l’original.

Même lorsque Meshell Ndegeocello s’attaque à des succès internationaux, dont on croyait avoir déjà fait mille fois le tour, elle parvient à en extraire des saveurs inédites insoupçonnées.

Meshell administre à Waterfalls, chanson de soufre et de sang, une claque magistrale, plaquant une guitare à la fois planante et acérée sur une rythmique lourde et increvable.

Ainsi, le controversé Private Dancer de Tina Turner, légué par Mark Knopfler qui jugeait la chanson incompatible avec l’univers de ses Dire Straits, prend des allures de confession intime déchirante, loin de la dimension ultra-sexuée initiale, alors que le faussement sage Smooth Operator de Sade se voit malmené en totale contradiction avec son titre, pour gagner une stature de boogie sale et urbain que l’on n’aurait jamais imaginé associer à cette ballade soft jazz mélodieuse.

Que la chanteuse-bassiste ait ainsi jeté son dévolu sur ces deux tubes de 1984, retournant comme des gants leur passif d’illustrations de la soumission féminine pour en faire de véritables manifestes de sensibilité rebelle, en dit long sur sa combativité blessée mais résistante.

Cependant, le sommet du disque est probablement la version renversante du Waterfalls du trio R’n’B TLC, à l’origine tube le plus sombre de leur carrière, évoquant un carnage au sein de la communauté afro-américaine, autant dû aux ravages du sida qu’aux guerres de gangs, sur une rythmique chaloupée et irrésistible.

Ici, Meshell administre à cette chanson de soufre et de sang une claque magistrale, plaquant une guitare à la fois planante et acérée sur une rythmique lourde et increvable. Plus de vingt ans après et sans qu’une ligne en soit changée, le désespoir contagieux qui suintait de ce hit improbable nous prend encore à la gorge, dans un contexte nouveau mais avec une vigueur intacte.

Il y a quelque chose de profondément bouleversant dans le fait d’entendre Meshell Ndegeocello plonger dans ces chansons d’un autre temps (du siècle dernier, autant dire une éternité) qui ont contribué à bâtir sa personnalité, et de constater qu’en filigrane, les thématiques qui ont plus tard nourri son propre travail étaient déjà toutes présentes. Alors que sa situation personnelle et celle du monde semblent se rejoindre dans un chaos incontrôlable, la chanteuse s’est offert une sorte de refuge avec ce disque qui, pour peu qu’on fasse abstraction de nos propres souvenirs liés aux versions originales, regorge de trésors d’une pertinence revigorée.

On ne manquera cependant pas de remarquer que le visuel de la pochette, représentant un triangle rose sur fond noir, est une référence directe au symbole utilisé par les nazis pour identifier les homosexuels dans les camps de concentration. Ce choix, absolument pas innocent, semble bien être une allusion glaçante (et même pas voilée) à une possible répétition de l’Histoire, en forme de mise en garde, dépitée certes, mais également frondeuse : « Count me in » (« J’en suis »), nous rappelle la chanteuse.

Dans le dialecte africain swahili, Ndegeocello signifie « free like a bird » (libre comme un oiseau). Si le pseudonyme que s’est choisi Michelle Lynn Johnson à ses dix-sept ans trouve une résonance amère dans le contexte actuel, où le rejet de la différence semble devenu un principe douloureusement compatible avec la notion de démocratie, l’artiste illustre une autre belle allégorie avec cet album faussement apaisé et réellement envoûtant : si son humilité la pousse à déclarer que ce sont avant tout les auteurs des originaux qui s’expriment à travers ces belles reprises, on peut aussi raisonner à l’inverse et dire que ces chansons, bien qu’écrites par d’autres, sont les marionnettes les plus compatibles avec son être qu’elle ait pu trouver, alors que le fracas du monde extérieur semble avoir (temporairement ?) eu raison de sa force de s’exprimer avec ses propres mots et ses notes à elle.

Et quel est donc ce monde qui a infligé une telle souffrance à l’une de nos créatrices contemporaines les plus précieuses et inventives, la maintenant dans un état de sidération prolongée ?

Ouvrez les yeux : vous y êtes.

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Ventriloquism est disponible en CD, vinyle et digital via le label Naïve, division de Believe, depuis le vendredi 16 mars 2018.

Meshell Ndegeocello sera en concert le samedi 30 juin 2018 (avec Fink) au Palais Impérial de Compiègne (60) dans le cadre du Festival Palais en Jazz 2018.

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Mes plus vifs remerciements à Saskia de Pirey (Believe Digital) pour le son, à Angèle Häfliger-Brethès pour les images, à mon confrère Vznt Inc. pour la référence historique et, last but not least, à mon ami Olivier Wiel, sans qui cet article n’aurait probablement pas vu le jour.

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