Chronique Musique

Jon Hopkins : Beauty And The Beat

© Steve Gullick
Ecrit par French Godgiven

Certains musiciens ont, dès leurs débuts, une vision précise de ce qu’ils souhaitent accomplir, et la certitude absolue d’y parvenir à plus ou moins long terme. Pour d’autres, en revanche, la trajectoire s’avère plus chaotique, émaillée d’embûches, de questionnements et de voies sans issue, mais dont les échecs patents semblent au moins aussi riches d’enseignements que les réussites précoces les plus flagrantes.

Le compositeur et producteur anglais Jon Hopkins fait incontestablement partie de cette dernière catégorie : si cet artisan opiniâtre œuvrant dans le large domaine des musiques dites « électroniques » voit son nom circuler abondamment ces derniers temps, à la faveur de la parution de son excellent cinquième album solo Singularity, force est de reconnaître que sa réussite récente, loin de n’être due qu’à son seul talent pourtant évident, doit également beaucoup à un travail acharné et obstiné, ainsi qu’à une bonne étoile aussi improbable qu’éclatante.

Jon Hopkins © Steve Gullick

Pianiste de formation classique, influencé dès son plus jeune âge par la synth pop très en vogue à l’époque de son enfance, Jon Hopkins remportera plusieurs concours qui lui permettront d’amasser le pécule suffisant pour acquérir ses premières machines. C’est en 1998, alors qu’il n’a pas encore atteint la vingtaine d’années, que ce prodige fait ses débuts professionnels, rejoignant en qualité de claviériste, avec son ami guitariste Leo Abrahams, le groupe de tournée qui accompagne sur scène la chanteuse pop Imogen Heap.

La parution en 2001 du prometteur Opalescent, premier disque à porter sa signature d’artiste solo, posera les bases d’un style mariant séquences électroniques, rythmiques subtiles et incorporation discrète d’instruments acoustiques. Ce succès d’estime, avant tout critique, sera malheureusement suivi trois ans plus tard par l’échec de son successeur Contact Note, qui brode avec la même joliesse de prodigieuses mélopées entêtantes, mais dont la facture foncièrement esthétisante ne peut masquer une relative désincarnation du propos. Échaudé par ce revers, Hopkins laissera un temps de côté ses travaux personnels pour tenter de se forger un nom en tant que producteur pour d’autres artistes.

À ce titre, la rencontre avec le mythique Brian Eno sera décisive : après une participation discrète à l’album Another Day On Earth de ce dernier en 2005, notre homme se verra proposer de collaborer à la conception du quatrième album du groupe Coldplay, le lyrique et épique Viva La Vida Or Death And All His Friends. dont il coproduira certains titres tout en jouant de l’orgue et des synthétiseurs sur d’autres. En outre, c’est lorsque Jon Hopkins sera invité à ouvrir, en tant que DJ, pour la tournée mondiale correspondante de la bande de Chris Martin, que sa carrière allait prendre un véritable nouvel essor : alors que ses disques étaient jusqu’ici passés relativement inaperçus, le jeune producteur se retrouve à jouer devant des foules de plusieurs dizaines de milliers de personnes, notamment lors de sa toute première date américaine sur la scène du gigantesque Madison Square Garden.

Galvanisé par la confiance que lui porte son nouveau mentor, chantre de la musique ambient, dont les théories sur les « stratégies obliques » (illustrées par une modélisation, sous forme de jeu de cartes, de l’impact de la part de hasard et d’inconscient sur le déblocage de tout processus créatif) auront une grande influence sur son travail, Jon Hopkins signera en 2009 sur le prestigieux label indépendant Domino Records, délivrant la même année un troisième album envoûtant, le cinématique et inspiré Insides, qui le voit intégrer un ensemble de cordes graciles à ses prenantes constructions électroniques, conférant à ses compositions amples et hypnotiques le supplément d’âme qui pouvait faire défaut sur ses deux prédécesseurs.

Poursuivant son association fructueuse avec Eno en 2010, le temps de la conception de Small Craft On A Milk Sea, résultat d’improvisations réalisées en trio avec le fidèle Leo Abrahams, tout en commençant à se faire un nom en tant que compositeur de musiques de films, Hopkins sortira en 2011 un magnifique disque en collaboration avec le chanteur écossais Kenneth Anderson (alias King Creosote). Conjuguant dans une harmonie stupéfiante les paysages sonores contemplatifs du premier à la déchirante poésie intimiste du second, ce Diamond Mine sidérant de beauté sera honoré d’une nomination pour l’obtention de l’emblématique Mercury Prize la même année, ce qui contribuera grandement à élargir la notoriété croissante de ses deux protagonistes.

Alors que Jon Hopkins fait face à une demande croissante pour se produire dans le cadre de festivals de plus en plus importants, la confrontation de sa musique ouatée et délicate avec un public conséquent et avide de sensations fortes instaure une évolution majeure au sein de sa direction artistique. Comme l’atteste son album suivant, le vigoureux et bipolaire Immunity de 2013, le producteur injecte alors dans son univers jusqu’ici précieux et éthéré une forte dose de basses saturées et de rythmiques galopantes.

Loin de représenter une quelconque concession à la pression de la masse, ce disque lui permet au contraire d’affirmer une identité à part, entre l’énergie communicative des dancefloors et la sérénité rêveuse de ses mélodies entêtantes et climatiques. Distillant une ambiance vaporeuse et apaisée dans sa seconde moitié, ce quatrième long format développe tout au long de sa première séquence une forme de techno viscéralement efficace et insidieusement bruyante, comme sur le vrombissant Open Eye Signal ou, surtout, l’implacable Collider, dont la charge sonore explosive déclenche un brasier inextinguible.

Encensé par la critique internationale, Immunity constituera aussi le premier véritable succès commercial du bonhomme en son nom seul, entérinant par là même la pertinence de son choix risqué d’accentuer la dimension la plus ouvertement physique de son art. C’est cette veine que prolonge plus avant encore, cinq ans plus tard, le monumental Singularity, sorti il y a déjà quelques semaines maintenant.

Assumant comme jamais son goût pour les contrastes saisissants, Jon Hopkins y développe sa science de l’instauration insistante et irrésistible de climats spacieux, tout en affirmant une maîtrise proprement bluffante et précise de l’art de la saturation des éléments. Si, comme pour son prédécesseur, on pourrait relever que ce nouvel album semble lui aussi scindé en deux mouvements distincts, faisant la part belle aux rythmes effrénés avant de glisser dans des textures plus souples et ouatées, il paraît vite évident que l’on a davantage affaire ici à une sorte de symphonie des sens, divisée en neuf plages s’interpénétrant et se répondant les unes aux autres, qu’à une simple collection de nouveaux titres placés dans un ordre réfléchi a posteriori.

Cette inédite cohérence d’ensemble s’affiche dès l’ouverture proposée par le morceau-titre, dont les nappes célestes sont rapidement vrillées par une accélération vertigineuse, avant d’atterrir en faux plat sur le premier single Emerald Rush, à la pulsation roborative et invincible, hantée par la voix troublante de la chanteuse Lisa Elle, et dont les gimmicks accrocheurs semblent avoir été taillés à la hache dans un magma sonore à la fois riche dans ses effets et ascétique dans sa nature monolithique.

Tout au long de plages étirées et hypnotiques, Hopkins dévoile des trésors d’évocation émotionnelle au détour de chaque transition, fut-elle infinitésimale, de ton comme de son, comme lorsque l’introduction saisissante de puissance de Neon Pattern Drum ne semble tenir qu’à sa furieuse variation de volume, suggérant en filigrane l’action d’une main bien humaine contrôlant le relief massif du bruit généré par les machines, par le biais d’un simple potard de console de mixage.

Quand démarre le groove insaisissable et saccadé de l’imparable Everything Connected, on a le sentiment curieux d’avoir assisté jusqu’alors à une fascinante balance en temps réel, comme si le producteur avait voulu nous faire entrevoir tout le champ des possibles couverts par ses machines avant de se concentrer sur l’essentiel, une pulsation de vie effrontée et frondeuse : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme et, surtout, tout est connecté.

Si l’on sort à la fois exténué et revigoré par cet assaut incroyable, alliant sidérurgie technique et puissance formelle, Hopkins nous offre ensuite sur un plateau la montée élégiaque et déchirante de Feel First Life, sur laquelle son piano discret cède imperceptiblement la place aux chœurs pénétrants de l’ensemble vocal London Voices. Cette pure splendeur, presque trop brève en regard du format gargantuesque des quatre brûlots électroniques qui l’ont précédée, aurait pu constituer un magnifique final à une œuvre d’ores et déjà impressionnante de classe et de charme.

Il ne s’agit cependant que d’un habile point-virgule, révélant une porte d’entrée à un autre monde, à la fois plus formellement calme et plus sourdement accidenté que celui qu’esquissait la première moitié de l’album : traversé par une basse insistante soutenant ses harmonies célestes, C O S M semble se désintégrer dans nos oreilles au fur et à mesure de sa progression inéluctable, comme un bonbon fondant dans nos bouches et dont on voudrait diluer dans le temps la saveur exquise. Et si le plus intimiste Echo Dissolve invite à une méditation sensible autour de quelques notes de piano jouées dans une ambiance boisée et confessionnelle, ce n’est que pour mieux nous préparer avec douceur aux onze minutes épiques de Luminous Beings, portées par un groove subtil dont la délicatesse ouvragée et évolutive tranche avec la répétition tenace d’un gimmick obsédant et sournoisement progressif. Guidés vers la sortie par ces êtres de lumière dont, magie mystérieuse du libre arbitre, nous ne saurons jamais vraiment s’il faut se méfier ou s’ébahir de l’existence, nous sommes mûrs pour le conclusif Recovery, dont les quelques notes éparses nous abandonnent sur un curieux sentiment de plénitude et d’hébétude mêlées.

Il a souvent été reproché à Brian Eno par ses détracteurs, et à travers lui, à tous les acteurs d’une musique électronique qui tenterait effrontément de faire le grand écart entre expérimentation tenace et volonté d’accessibilité directe, de produire un art avant tout décoratif, destiné à sonoriser des espaces publics ou à illustrer des concepts intellectuels fumeux.

Loin d’un tel cynisme contemporain, par sa démarche particulière et éminemment personnelle, frottant le classicisme de ses compositions feutrées au feu sauvage d’une techno tantôt abrasive ou contemplative, Jon Hopkins semble bien être parvenu, en deux albums et après des années de doute et de galère, à se forger une dimension d’expression propre à son être et à son histoire, ne reniant pas l’attrait du plus grand nombre au profit d’une vaine posture d’avant-garde, mais tendant au contraire à dresser tous les ponts possibles, et même les plus improbables, entre la magie suspendue de l’imperfection humaine et la raideur complice de machines domptées et maîtrisées.

On dit souvent que c’est en révélant l’intime de soi que l’on touche à l’universel. À sa manière, précieuse et patiente, Hopkins aura fait tout l’inverse : c’est au contact du grand public, même en s’y confrontant par la petite porte, qu’il aura trouvé sa spécificité d’artiste.

Et, mieux encore, sa singularité d’homme.

jon hopkins

Singularity est disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 4 mai 2018 via le label Domino Records.

Jon Hopkins sera en concert à Paris le vendredi 25 mai, dans le cadre du festival La Villette Sonique (avec Mogwai et James Holden & The Animal Spirits) et le vendredi 26 octobre 2018 au Trianon.

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Un immense merci à Florence Muteba de Domino Recording France.

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