Chronique Musique

« He’s Got The Whole This Land Is Your Land In His Hands », la nouvelle hallucination auditive de Joan Of Arc

Ecrit par Esther

Tim Kinsella est un trublion instable en activité depuis plus de trente ans. Tout jeune, il enflammait la scène de sa voix déraillée dans les collèges et les universités au sein de multiples formations dont certaines vont passer à la postérité, certes relative. Après quelques disques 45 tours et compilations, Cap’n Jazz, première formation durable de Kinsella, se sépare pour renaître quelques temps plus tard sous le nom de Joan Of Arc. Bien vite, le groupe fait preuve de plusieurs particularités, notamment de ne pas se mettre de limites musicales.

Variant les plaisirs coupables en versant de l’électro dans le noise ou de la pop dans l’arty, tout se mélange très vite au sein d’une patte Kinsella totalement atypique. Très rapidement, cet instable de nature va composer des chansons qui ne tiennent pas en place, sans point d’appui, ni repères. Que chante-t-il au juste ? Se demande-t-on à chacune de ses interventions. La non chanson absolue deviendra au fil du temps sa raison d’être, là où beaucoup cherchent à être accrocheurs, Kinsella va s’entêter dans son math-rock délavé, décentré, désincarné, et va, peu à peu, s’enfoncer vers l’abscons, avec malgré tout des titres parfois très rock, ou pop (God Bless America est un modèle du genre). Pourtant, les structures plus ou moins standardisées sont encore présentes jusqu’en 1999.

Le véritable changement aura lieu avec The Gap. À l’époque, la bande à Tim Kinsella a pulvérisé ses propres codes, déstructurant tout sur son passage, et s’invitant au centre même de la non-chanson. Sortant du rock indé des collèges américains, l’aventure Cap’n Jazz avait laissé quelques traces, à l’époque encore perceptibles. Puis, avec ce tournant, Joan Of Arc va devenir une formation à géométrie variable systématique, changeant de line-up quasiment à chaque album.

Devenue la bête hydrocéphale d’un Tim Kinsella sans cesse en quête de renouveau, Joan Of Arc va se transformer en un terrain fertile en recherches et expérimentations de toutes sortes. Les multiples intervenants amenant à chaque opus une couleur différente, emportant leur univers bienvenu, sous la houlette d’un Kinsella, meneur de troupe, mais toujours à l’écoute.

Résultat, le son de Joan Of Arc, depuis sa création, évolue et ne connaît plus de barrières. Rock, folk, électro, drone, art brut, tout y passe, avec pour seul dénominateur commun, la voix et les compositions singulières de Kinsella.

Tim Kinsella est devenu, au fil du temps, très productif, enchaînant les projets collaboratifs, les disques solo édités en catimini, et les albums plus « officiels » de Joan Of Arc, créant, au passage, la série « Joan Of Arc Presents : », espace de liberté infinie pour sa créativité la plus expérimentale, à l’instar des SYR aboutissant notamment au magnifique projet d’une bande originale de La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, réalisé en 1928. Pièce magistrale d’une heure vingt aux motifs répétitifs, mélancoliques et protéiformes, cette œuvre sera une sorte de point d’orgue avant une forme de retour en arrière, vers des formats plus concis et académiques.

Malgré tout, Tim Kinsella n’a pas pour autant abandonné l’idée de chercher, de fouiller et d’aller voir ailleurs où l’on peut trouver l’inattendu, l’anti-star et la non chanson ultime. Quelques projets plus tard, sort enfin He’s Got The Whole This Land Is Your Land In His Hands, nouvel album de Joan Of Arc, conduit par une nouvelle formation, faisant ainsi appel à de vieilles connaissances, telles que l’excellent Jeremy Boyle, mais aussi à de nouvelles têtes, issues de la scène underground de Chicago, terre natale d’un Kinsella rivé à ses racines.

Alors, qu’en est-il de ce nouvel album ?
Kinsella n’a rien perdu en route, il amasse ses influences, et n’hésite pas à les mélanger, usant ainsi des talents de ses collaborateurs pour offrir un patchwork de ses trente années passées au service de la musique tordue, bancale et insaisissable.

What The Fuck, annonce-t-il en ouverture de l’album, sur le Smooshed That cocoon. La question peut effectivement se poser. Une fois de plus, Kinsella trousse des mélodies qui n’existent pas, avec une voix absolument impensable. Difficile de croire que l’on peut chanter faux à ce point, mais lorsque l’on se penche sur son travail, on s’aperçoit qu’il ne chante pas faux, il compose faux.

Tout en mode atonal, tout en accords ouverts qui sortent de nulle part, continuant ainsi à inventer son langage qui n’existe pas ailleurs.

Un disque composé par Tim Kinsella ne ressemble à rien d’autre, à personne d’autre. Il compose systématiquement à côté, faisant en sorte de ne jamais vous accrocher, offrant ainsi une écoute neuve à chaque fois.

Impossible de siffloter un air sous la douche, impossible de chantonner pour dire à son collègue autour du café : « Ah ouais, tu sais, le morceau qui fait la-la-la… ». This Must be The Placenta, au groove puissant et lourd, virevolte autour de sons électro incessants, qui tournent en boucle et assaillent de partout une mélodie rappelant les premières années.

Une fois de plus, la force de Joan Of Arc est de placer une mélodie improbable, sur des accords et des arrangements qui le sont tout autant. Rien ne va ensemble, rien ne s’accorde, rien n’est fait pour cohabiter, et pourtant, tout navigue en osmose, et s’articule avec une harmonie digne d’un tableau représentant une forêt dense et décharnée à la fois.

Et la machine avance toujours un peu plus vers l’abstraction, vers l’anti-musique.

Stranged That Egg Yolk, et ses rythmes ouatés de boîtes à rythmes bon marché, n’apportent pas plus de bases à l’architecture, et l’album va ainsi progresser sur cette voie dont la largeur s’effiloche peu à peu pour ne plus offrir d’horizon. Si par le passé, les guitares de Joan Of Arc pouvaient être rock, folk, voire pop, elles ne sont plus ici que décor taché, jauni par les travers d’un soleil faiblissant. Plus d’arpèges ou d’accords aussi complexes soient-ils. La plupart du temps, les guitares sont acérées, lacérées, et crachent des motifs en barbelés pour délimiter les sutures des plaies de Kinsella.

Jamais aucun instrument n’est véritablement utilisé comme base pour les « chansons ». Tout se rejoint au point de rupture permanent, et seule la basse conforte le groupe dans l’idée d’une éventuelle chanson, quelque part, au milieu de ces bruits, de ces sons, et de ces dérapages permanents. Malgré ces structures particulières, les chansons finissent par exister, et sont particulièrement brillantes.

Two-toothed Troll pourrait même rappeler les premières heures des Pastels, si Joan Of Arc daignait au moins construire un refrain, un couplet, ou quelque chose d’un minimum identifiable.

Mais Kinsella est têtu, il continue, il insiste, il persiste et signe là un excellent album, semblant fuir de manière absolue le système et le succès, se rendant à chaque fois la tâche un peu plus difficile. Never Wintersbone You et ses coutures électro sonnent comme un Deerhoof rachitique.

Arrive enfin le final, chaotique et démembré, Ta-ta Terrordome n’ayant plus de chanson que le nom. Kinsella abandonne définitivement les mélodies, un texte est déclamé sur un fond noise, répétitif, où se croisent électro, basse figée mais ronde pour autant, larsens, et saturation enluminée.

Pour les plus chanceux, l’album vous sera livré avec un disque bonus absolument remarquable.
31 minutes fantastiques, qui s’emparent de vous grâce aux seize minutes de Dr. Show. Longue plage où se bousculent les sons cabossés, les drones noisy, les notes éparses d’une ligne de basse claire et distincte et les lumières tamisées éclairant ainsi une étendue d’eau stagnante et froide, aux courants paradoxaux, brassant le chaud et froid, le titre varie alors les plaisirs.

Toujours en mouvement, cette longue épopée sonore intervient alors comme un pont entre deux aventures, deux volets finalement inséparables, d’une histoire sans début ni fin.

Les quatre instrumentaux du disque bonus ramènent invariablement à la série Joan Of Arc, s’articulant autour de la veine la plus expérimentale du groupe. Quatre titre aux ambiances différentes, mais aux contours semblables. Naviguant entre ambiant, drone, noise et arty, la musique de Kinsella et de ses copains s’attache, encore et toujours, à se défaire de toute forme d’amarre, et se laisse porter par le clapotis langoureux d’une eau parfois boueuse aussi claire et abordable, que profonde et inaccessible.

Une fois de plus, Joan Of Arc propose un univers retors, complexe, qui ne s’ouvrira qu’aux auditeurs les plus acharnés, ou aux dingues que Kinsella a su, il y a vingt ans, choper dès la première note.

Aujourd’hui encore, j’ai le souvenir ému de la découverte de The Gap, chef-d’œuvre absolu du groupe, et le nouvel opus garde cette fraîcheur intacte, grâce à cette manière atypique, singulière que Kinsella a de composer des chansons venues de nulle part, et qui n’ont d’autre destination que celle que l’on voudra bien leur donner, pour peu que l’on prenne une heure de sa vie pour les écouter.

Sorti depuis le 20 janvier dernier chez Joyful Noise Records et chez tous les disquaires disposant d’un correcteur vocal de France et de Navarre.

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