Chronique Musique

Exploded View : Obey or die !

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©Exploded View from Pitch Perfect PR
Ecrit par Mag Chinaski

Deux ans après leur premier album, Exploded View a sorti Obey le 28 septembre dernier chez Sacred Bones Records/Differ-Ant. Mais impossible de parler de cette formation sans évoquer Annika Henderson, mieux connu sous le nom d’Anika, journaliste politique anglaise et allemande, multi-casquette, puisqu’elle est aussi poète, auteur compositeur interprète, musicienne, DJ… une artiste complète, loin d’être une débutante.

En 2010 elle croise la route de Geoff Barrow (Portishead) alors à la recherche d’une chanteuse pour son projet Beak>, l’accroche est immédiate, même vision du son et de la musique, quelques semaines plus tard ils se retrouvent en studio et enregistre un album, Anika, qui sort chez Invada Records (le label de Barrow) et Stones Throw (pour les Etats-Unis et le Japon), un ovni musical de reprises d’artistes influents tels Dylan, The Kinks, Shocking Blue, Chromatics ou encore Yoko Ono… Le tout teinté de punk, de dub, et autres joyeusetés aux relents de 60’s. Mais je ne suis pas là pour parler seulement d’Anika, je vous invite quand même à écouter cette superbe reprise des Kinks, I go to sleep.

C’est en 2014 qu’Anika rencontre Martin Thulin (producteur de Crocodiles), Hugo Quezada (Robota, Lorelle Meets The Obsolete) et Amon Melgarejo, lors du Nrmal Festival au Mexique.
De cette collaboration d’un soir est née le groupe Exploded View, avec un premier album éponyme en 2016, donnant naissance à un univers flirtant entre le kraut, le post-punk, l’indus, la new-wave, le drone, le psyché, l’électro… le tout enregistré en conditions live, en une seule prise, une urgence palpable, sombre, qui se cherche dans un dédale de sons !
Après un EP en 2017, Summer Came Early, le quatuor devient trio, Melgarejo quitte le groupe et les membres se resserrent autour d’Anika. C’est dans le studio de Thulin et Quezada à Mexico City que voit le jour Obey, nouvelle formation, et nouveau processus d’enregistrement, place au re-recording et autre travail de couches laissant place à un album plus ambitieux. Et ce titre, Obey qui ne laisse aucun doute sur l’engagement politique de notre journaliste qui à ce propos a déclaré :

This is in reference to so many things. We live in a society where we must obey or risk punishment. This can be social punishment, legal punishment, emotional punishment – if you dare to step outside, you will reap the reward. We live in a time when we are self-certifying a lot. Whether it’s how we present ourselves on social media or our diet or our job – we obey the social norms. Our fears are used against us by advertisers. Our fears of growing old or being excluded – we must conform or pay the high price – buy this and you will be accepted. We must obey. She adds musingly at the end.
It’s also funny because in the band we often feel like we are all compromising, so we must all obey each other’s wishes to some extent too.

Cela fait référence à tellement de choses. Nous vivons dans une société où nous devons obéir ou risquer d’être punis. Cela peut être un châtiment social, un châtiment légal, un châtiment émotionnel – si vous osez sortir des sentiers battus, vous en paierez le prix. Nous vivons à une époque où nous nous auto-promouvons beaucoup. Que ce soit dans la façon dont nous nous présentons sur les médias sociaux, notre régime alimentaire ou notre travail – nous respectons les normes sociales. Nos peurs sont utilisées contre nous par les annonceurs. Nos craintes de vieillir ou d’être exclus – nous devons nous conformer ou payer le prix fort – achetez ceci et vous serez acceptés. Nous devons obéir.  Ajoute-t-elle à la fin.
C’est aussi amusant parce que dans le groupe, nous avons souvent l’impression de faire des compromis, alors nous devons tous aussi obéir aux souhaits de chacun. 

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Dès les premières secondes le ton est donné le temps d’une berceuse sombre et angoissante, Lullaby et ce violon alto inquiétant, qui pour ma part m’a évoqué le morceau Cold des Cure, relent post-punk, et la guitare nous guide dans un monde relevant du rêve…
La route s’ouvre devant nous et je m’engouffre dans ce dédale cotonneux, Open Road, j’ai l’impression d’être Alice à la poursuite du Lapin Blanc, digression, morceau favori de l’album, quelque part entre le Floyd et le 13th Floor Elevators, et la voix hantée d’Anika, froide, réverbée, je vois flotter les fantômes de Nico et de Trish Keenan (Broadcast).

Soudain la basse lourde de Quezada s’empare de nous, accélération, tâches sombres persistantes, Dark Stains nous plonge dans une urgence angoissante, le rythme est soutenu, dans une ambiance post-apocalyptique, indus, obsédante, nous basculons de l’autre côté… mais où ? Suspension du temps, dans des nuages de synthés, boucles organiques, questionnement de soi, Gone Tomorrow, en forme de regrets, … and you waited too long…, comme un appel à la libération !

Et pourtant, avec Obey, rythmique arabisante, nous rentrons en état d’hypnose, aucune échappatoire ne semble possible, la voix en retrait, incantatoire, la musique prend possession de notre esprit, à quel prix… puisque nous ne sommes que des dormeurs, la référence est tentante, le dormeur doit se réveiller, 1984, Lynch, Dune, et une autre référence me vient en tête, le roman d’Orwell évoquant la même année, ce ne sont que pures élucubrations, certaines associations restent mystérieuses, dystopie musicale… je ne sais dans quel univers Exploded View a décidé de nous emmener mais j’ai envie de connaître la suite, Sleepers, second single, merveille à titre personnel, teinté de dream-pop, sleepers only fly, le motif est persistant.

Il semble évident qu’à ce stade de l’album, nous sommes à la merci du groupe, le temps que s’installe cet état de transe par lequel tout devient possible, obéir, dormir, laisser dernière nous nos rêves d’enfant, Letting go of childhood dreams , forget what you are running from/forget what you’re doing.
Raven Raven, les corbeaux sont de la partie, et je ne sais pas pourquoi (encore une fois), je pense à Beck période Odelay, les arrangements sans doute pour la couche de samples et de boîtes à rythmes… You sit upon my shoulder/Observe my every move, premier single de cet album, dissonant, oppressant… comme le titre suivant Come on honey, show me the money… jusqu’au bout, Rant, diabolique, emphatique, une urgence qui n’est pas prête de s’apaiser !

10 titres, 38 minutes de course effrénée, dans un dédale onirique, angoissant, apaisant, contradictoire… Exploded View, littéralement vue éclatée, déstructuration de l’image, un véritable travail studio où chaque couche sonore se pose de façon évidente, poussant l’expérience encore un peu plus loin, le groupe nous montre qu’il est monté d’un cran, nous attendons la suite avec impatience… !

Le nouvel album de Exploded View, Obey est sorti le 28 septembre 2018 chez Sacred Bones Records/Differ-Ant, il est disponible en CD, Vinyle, Numérique par ICI ou chez tous les bons disquaires.

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