Chronique Musique

Depeche Mode : Le Nombril Du Monde

Une fois n’est pas coutume, Spirit est le premier album de Depeche Mode à s’achever sur un titre mené par la voix fragile de son cerveau Martin L. Gore, et non le vibrato monumental de son chanteur Dave Gahan. Le fait que ce morceau soit par ailleurs intitulé Fail semble être un signe lourd de sens : le groupe considérerait-il donc que son parcours, riche de trente-sept ans de défrichages sonores et de reformatages radicaux de la musique pop, se solde au final sur un constat d’échec ?

« Our souls are corrupt / Our minds are messed up / Our consciences are bankrupt / Oh, we’re fucked. » (« Nos âmes sont corrompues / Nos esprits sont confus / Nos consciences sont en faillite / Oh, nous sommes foutus. »)

Le tout nouveau long format du mastodonte anglais de Basildon constitue pourtant, à plus d’un titre, un événement historique. La noirceur du propos étant depuis maintenant longtemps leur marque de fabrique, on ne s’attend cependant plus de leur part à une révolution d’envergure sur le strict plan musical : en effet, les trois précédents disques du groupe, tous réalisés par le producteur Ben Hillier, déclinaient des variations plus (le vigoureux Playing The Angel en 2005) ou moins (le relativement décevant Sounds Of The Universe de 2009) réussies de la même formule éprouvée de blues électronique, traversées de fulgurances rock comme sur le très digne Delta Machine qui, en 2013, proposait une synthèse de ses deux prédécesseurs et bouclait avec classe une sorte de trilogie pragmatique.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’une formation à l’historique incroyablement protéiforme, que d’avoir définitivement assis sa reconnaissance critique par ces trois albums solides mais sans innovations majeures au regard de leurs sorties précédentes. En effet, on se rappelle avec amusement que leur période la plus féconde (en gros, celle qui couvre toutes les années 80), fut également celle qui les vit affronter les quolibets les plus désinvoltes de la part de la presse musicale internationale (et britannique en particulier), du qualificatif risible de « garçons coiffeurs » à celui, tout aussi dédaigneux, de « cogneurs de tôles ondulées ». Même à l’époque du mythique Violator en 1990, leur look de rockeurs mormons semblait à lui seul devoir les priver d’une crédibilité artistique dont ils auraient pourtant dû bénéficier dès leurs débuts.

Depeche Mode en 1981 : Martin Gore, Andy Fletcher, Dave Gahan, Vince Clarke.

À l’origine quatuor formé à l’aube de la soi-disante décennie chic et toc, Depeche Mode aura exploré les charmes de la synth pop la plus accrocheuse (sur Speak & Spell, 1981), survécu au départ de son principal compositeur Vince Clarke effrayé par le succès naissant du groupe, défloré les sonorités post-industrielles et essuyé les plâtres des premiers samplers en les concassant dans un format grand public (sur Construction Time Again en 1983 puis le redoutable Some Great Reward de 1984, gavé de tubes), confronté sa science du gimmick fédérateur à d’ambitieuses formes narratives (sur le cinématique Black Celebration de 1986 et surtout le quasi-symphonique Music For The Masses de 1987), pour enfin acquérir de dure lutte ses premières lettres de noblesse avec la paire incontournable composée du sus-mentionné Violator, disque de dance monstrueusement efficace et mélancolique, et du déchirant Songs Of Faith And Devotion de 1993, qui intégrera définitivement au son du groupe une guitare rocailleuse, sous un angle blues voire gospel, dans la lignée du standard absolu Personal Jesus qui constituait le sommet techno-rock de son prédécesseur.

Mais Andrew Fletcher, Dave Gahan et Martin Gore paieront vite au prix fort la rançon de la gloire : les addictions des uns et la mégalomanie des autres conduiront au départ du multi-instrumentiste et arrangeur Alan Wilder, remplaçant du membre fondateur Vince Clarke et surtout premier artisan des grandes révolutions sonores initiées par le groupe. Frustré par un rôle de plus en plus ingrat au sein de la formation mais de plus en plus essentiel au fil des avancées technologiques qui auront enrichi la matrice de l’entité Depeche Mode, le génial Wilder se consacrera aux expérimentations de son projet parallèle Recoil, dont les réussites formelles souligneront néanmoins cruellement ce qui faisait (et fait encore) la colonne vertébrale et la singularité brûlante de la musique de ses anciens partenaires : la rencontre conflictuelle et antagoniste de l’écriture incisive et souffreteuse de Martin Gore et de l’interprétation habitée et ravagée de Dave Gahan.

Depeche Mode en 1993 : Dave Gahan, Andy Fletcher, Martin Gore, Alan Wilder.

Réduit à l’état de trio par la force des événements, le groupe mettra un certain temps à se reconstruire, humainement comme musicalement : ayant frôlé la mort à deux reprises, Gahan s’astreint à une radicale cure de désintoxication, tandis que Gore, réalisant que la survie de Depeche Mode ne tient plus qu’à un fil, décide d’ouvrir le son de la formation, jusqu’alors érigé en imprenable tour d’ivoire, aux apports extérieurs. L’album du grand retour, l’inespéré Ultra de 1997, sera ainsi réalisé par Tim Simenon, éminence grise des pionniers house Bomb The Bass, tandis que son successeur, le très subtil et mésestimé Exciter de 2001, verra l’électronicien Mark Bell, transfuge du mythique duo techno LFO, épurer les grosses ficelles de la formule rituelle pour un résultat étonnamment apaisé et minimal, d’une délicatesse inédite pour un groupe qui, comme personne, avait réussi à faire rentrer des hymnes taillés pour les stades dans les chambres de plusieurs générations d’ados torturés.

C’est après ces deux pas de côté qu’un changement interne viendra modifier durablement l’équilibre des rôles au sein de Depeche Mode : après deux décennies passées à chanter les mots d’un autre, Dave Gahan se lance dans une florissante carrière parallèle (en solo dans un premier temps, puis en compagnie du duo Soulsavers), et parvient à convaincre son alter ego Martin Gore de le laisser participer à la composition des chansons du groupe. Une grande première pour le trio dont, hormis une poignée de titres amenés par Alan Wilder à la mi-temps des années 80, la création du répertoire avait été le pré carré exclusif du sombre blondinet. Ce glissement structurel se voit contrebalancé par ce que l’on peut interpréter comme une forme de renoncement : probablement échaudée par l’accueil réservé au surprenant (voire déstabilisant, pour certains fans historiques) Exciter, la formation se recentre sur ses fondamentaux, finalement bien établis par la dernière avancée substantielle digérée par le groupe à l’époque de Songs Of Faith And Devotion.

Au-delà de l’écrin sonore, Depeche Mode est devenu au fil de son histoire un groupe de blues moderne, à la fois atypique dans son approche et traditionnel dans ses préoccupations : l’amour, le sexe, la solitude, la foi, le péché, la rédemption et la mort sont comme autant de thèmes récurrents qui jalonnent l’œuvre des anglais depuis A Broken Frame, le deuxième album du groupe qui, en 1982, consacrait la prise de pouvoir par Martin Gore en tant que songwriter en chef. C’est bien grâce à cette ligne dure, jamais reniée, et loin d’être une simple posture de faiseurs, que Depeche Mode est parvenu à toucher l’universel, tout en s’en amusant sur la pochette de l’implacable Playing The Angel, qui se voit apposer l’ironique sous-titre « Pain And Suffering In Various Tempos » (« Douleur et souffrance sur diverses cadences », tout un programme). Et bien qu’un cran en-dessous de celles de son mentor, les compositions de Dave Gahan et de son équipe de collaborateurs attitrés s’inscrivent avec cohérence et pertinence dans cet édifice commun, dont la puissante inertie apparente est devenue, ces dix dernières années, à la fois leur garantie d’intégrité artistique et le talon d’Achille les décourageant d’envisager toute remise en question d’envergure.

Car c’est bien là l’ironie suprême de leur destin : sur la longueur, les jeunes garçons de Basildon devenus hommes mûrs et pragmatiques ont, étonnamment, coiffé au poteau tous leurs concurrents censément plus crédibles des années 80, que ce soit U2, dont les courageuses expérimentations des années 90 se sont soldées par un sage retour au bercail du rock dit « héroïque » sans plus aucune flamme ou presque, The Cure, incapable de produire quoi que soit d’intéressant sur disque depuis quinze ans et condamné à faire revivre sur scène son glorieux passé dans des stades nostalgiques, ou encore New Order, qui sera parvenu à une plaisante réinvention au prix de l’amputation sans anesthésie (et avec procès à la clé) d’un de ses membres cruciaux. À son corps probablement défendant, Depeche Mode a pour sa part atteint, du point de vue critique comme public, le statut étrange et bâtard de Rolling Stones de la techno-pop, tout en devant assumer un passé de plaisir coupable idéal : un groupe devenu incontournable par l’intemporalité de ses tubes et la qualité étonnamment persistante de ses disques, mais dont l’âge d’or et les inventions les plus novatrices restent snobés par une intelligentsia que tout succès de masse né d’une musique essentiellement synthétique à la base, a fortiori s’inscrivant dans une durée aussi impressionnante, rend circonspecte.

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4 commentaire(s)

  • Quel superbe texte de journalisme!
    Un plaisir de lecture où des informations savemment saupoudrées viennent étayer un propos subtil et intelligent.
    Merci à celui qui a pris le temps d’écrire ce texte.
    C.

    • Bonjour Cédric,

      Un immense merci pour votre sympathique commentaire, que je prends comme un encouragement à continuer d’écrire ce type d’article long et (tant que faire se peut) exhaustif. Un travail fastidieux et effectivement chronophage mais qui, par des réactions comme la vôtre, s’avère justifié et récompensé 🙂

      Bien cordialement,
      FG.

  • WOW WOW WOW!!!! AB SO LU MENT SU PER BE!!!! La longueur de l’article n’est qu’un détail sans importance quand c’est aussi bien écrit. Je suis pourtant un piètre lecteur d’article, m’épuisant en général rapidement, seule la richesse du style et l’importance du propos peuvent me captiver. C’est absolument le cas ici. Bravo François!

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