Chronique Musique

Dead Can Dance, Dionysos aussi

Dionysus / Dead Can Dance / Jay Brooks
Dead Can Dance / Jay Brooks
Ecrit par Ivlo Dark

Il serait bien difficile de faire vaciller de son piédestal un groupe aussi mythique et mystique que Dead Can Dance. Né au début des années 80 sous les rayons austraux de Melbourne, le groupe fut repéré par Ivo Watts Russell, chef suprême du label 4AD. Après un premier album homonyme aux orientations post punk (1984), la formation se focalisera rapidement autour du duo composé par Brendan Perry et Lisa Gerrard.

Dès lors, l’orientation artistique s’avérera bien plus froide avec le point culminant Within the Realm of a Dying Sun (1987) dont les échos résonnent encore dans une solennité à vous glacer le sang. Il faut dire que depuis le bien nommé Spleen and Ideal (1985) le fil conducteur de leur art repose sur des influences multiples, aussi bien profanes que sacrées, le tout abondamment imprégné d’une noirceur attrayante. Inutile de vous préciser que le chant est ici magistralement mis en valeur, la tessiture ardente de l’un répondant au lyrisme envoutant de l’autre.

Il y a trente ans, Dead Can Dance bifurquait une nouvelle fois d’un chemin tout tracé en insufflant des allures ethniques à la trame conduisant l’impérial The Serpent’s Egg dont la divine ouverture écrasait la concurrence d’un millier de sanglots. Disques après disques, la notoriété du projet se para d’une carrure sombre, élégante mais surtout dirigée de mains de maîtres grâce à une architecture sonore novatrice. L’état d’esprit collait parfaitement avec un tempérament orné de multiples imprégnations spirituelles.

Pour autant, nos protagonistes n’occultaient pas l’importance de leurs propres passions, quitte à déboussoler leur auditoire avec la partition d’Aion (1990) exclusivement axé sur la musique baroque, l’illustration parfaite des aspirations jusqu’au-boutistes animant nos intéressés.

C’était sans doute afin de brouiller les pistes, histoire de jamais rester figé dans un statisme lassant, que notre perdition trouva ironiquement refuge dans les dédales d’Into The Labyrinth (1993), un album qui demeure à ce jour le plus accessible des joyaux de leur discographie. De leur succès croissant naîtra Toward The Within (1994) pensé comme une photographie d’un concert de Dead Can Dance avec sa litanie d’inédits qui vous statufient intégralement après le grand frisson.

La première ère sera bouclée en 1996 avec Spiritchaser, un poil décevant même si marqué par une réelle attirance pour les résonances africaines. En 1998, le rideau se refermait suite à une incompatibilité de ressentis. Brendan Perry et Lisa Gerrard délaissaient Dead Can Dance afin de se pencher sur le berceau de carrières respectives à la marge.

Malgré une tentative de renaissance en 2005, il faudra concrètement attendre 2012 pour regoûter aux joies d’une reformation que l’on pensait improbable. Loin de se justifier par la nécessité de faire fonctionner la machine à billets, le duo parvenait à raviver la flamme poétique seize ans après une dernière livraison commune. Anastasis n’allait pas décevoir les fans avec une œuvre une fois encore remarquable. À l’écoute des huit nouveaux titres, les rides marquées par le temps semblaient s’effacer dans ce bain de jouvence où l’enivrement permanent se voulait le reflet d’un passé fortement ancré dans nos mémoires. La promesse d’une suite était comprise dans le packaging, même s’il aura fallu patienter six années pour entendre crépiter sur nos platines le saisissant et conceptuel Dionysus.

Derrière le bariolage d’un masque confectionné par les indiens Huichol se cache la mise en abyme d’un culte ancestral, celui qui lie le dieu grec du vin aux rituels de fêtes lointaines. Dionysus enregistré en Bretagne et « optimisé » dans les studios d’Abbey Road s’articule comme un oratorio en deux actes pour sept mouvements.

Le premier volet s’affiche avec le déploiement d’une abondante rythmique, un procédé sensible poussé à son extrême pour les besoins d’une exposition exclusivement instrumentale (à l’exception de quelques psalmodies présentes sur Liberator of Minds). Après une entame pleine de faste annonçant l’approche du navire de Dionysos (Sea Borne), la caravane nous conduit sur des pistes aussi arides que menaçantes. Par touches successives, la progression revêt tout un attirail affecté au commandement de transes débarquées d’Orient. Dead Can Dance se rattache ainsi à son affection pour des diffusions historico-planétaires fichtrement emphatiques même si ce jugement de style, comme l’appellation réductrice de world music, n’a plus vraiment de sens face à une telle palette de saveurs.

Le second volet, plus traditionnel, débute dans les brumes du Mont Nysa (lieu de naissance de Dionysos). The Mountain illustre une allégorie mixant de multiples aspirations culturelles tout en alliant deux voix reconnaissables dès les premières portées. En cet épicentre de l’œuvre, l’incantation se veut imposante et permet de relier les arborescences d’antan à celles du futur. A la suite, The Invocation se gorge des vapeurs capiteuses sublimées dans une dramaturgie propagée par notre contralto et son légendaire yangqin. Avec The Forest, nous changeons de latitude pour des moiteurs plus proches de l’équateur. Les chœurs chamaniques s’engouffrent alors dans l’efficacité redoutable des assemblages, le signe d’une lourde expérience permettant de savourer un énième leitmotiv hypnotique. La parfaite transition avant d’accueillir Psychopomp, l’ultime instant débarrassé de tout superflu. Les bruits de la nature nous bercent alors au gré d’une quiétude venant parachever 36 minutes de rêve éveillé.

Avec ce neuvième album studio, Dead Can Dance transgresse encore la recette de sa propre sorcellerie, non en désorientant la foule vêtue de noir mais en osant la convergence d’une fascination lumineuse vers la reproduction de tableaux où même la discrétion palpable de Lisa Gerrard parvient à accompagner le pari épicé de son acolyte inspiré. Bref, une nouvelle pierre précieuse dans une mirifique malle aux trésors !

Dead Can Dance – Dionysus
disponible depuis le 2 novembre 2018 chez Pias

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