Chronique Musique

Charlotte Gainsbourg : Meilleur Désespoir Féminin

Charlotte Gainsbourg / DR / Amy Troost
Charlotte Gainsbourg / DR / Amy Troost
Ecrit par French Godgiven

Affirmer que la chanteuse et actrice Charlotte Gainsbourg aurait une hérédité chargée relèverait d’un doux euphémisme. En tant que fille unique d’un couple à la fois mythique et fondateur, qui aura défrayé la chronique autant qu’imposé son style, élégant et provocateur, à la pop française des années 1960 et 1970, elle aura bénéficié, dès son plus jeune âge, d’un éclairage médiatique qui ferait passer la plupart des enfants-stars pour de sombres anonymes. Pour couronner le tout, son premier franc succès prit la forme de l’ambiguïté assumée d’un duo sulfureux avec son propre père, ce fameux Lemon Incest qui, paru en 1984, allait figurer plus de quatre mois dans les meilleures ventes de 45 tours de l’époque, alors qu’elle n’avait que treize ans à peine. Celle qui se prenait, déjà alors, à rêver d’une carrière devant les caméras sans trop oser l’affirmer, sera récompensée dans la foulée d’un César de Meilleur Espoir Féminin pour sa prestation remarquée dans L’Effrontée de Claude Miller, l’année même où sort son premier album, conçu de A à Z par son génial géniteur, alors coincé en plein trip Gainsbarre, entre sorties médiatiques incendiaires et embardées éthyliques.

On peut en revanche supposer, sans trop prendre de risque, que l’aura envahissante de son patronyme aurait pu l’empêcher d’affirmer son identité propre comme de trouver sa place dans l’Histoire du 7ème art ou celle de la musique, tant les quolibets et autres mesquineries d’usage auraient pu tuer dans l’œuf toute velléité d’affirmation de soi, de la part de celle qui perdit son illustre mentor paternel l’année de ses vingt ans, en février 1991.

On peut aussi imaginer que son relatif silence, lors de la décennie qui suivit, fut moins le symptôme d’un manque d’inspiration ou de volonté que la marque d’un discret retrait, pour celle qui prit peut-être enfin le temps de vivre son adolescence en léger différé par rapport aux jeunes filles de sa génération, tout en tentant de combattre sa tristesse viscérale.

Charlotte Gainsbourg en 2017 (Photo ©Amy Troost)

Charlotte Gainsbourg en 2017 (Photo ©Amy Troost)

Et puis, progressivement, sans même en avoir l’air, Charlotte Gainsbourg trouvera peu à peu ses marques, prenant peut-être conscience qu’être née avec une cuillère en or dans la bouche, fût-elle doublée de vison, ne lui ouvrirait pas toutes les portes. C’est d’abord au cinéma qu’elle trouvera des rôles de plus en plus marquants, baladant sa silhouette espiègle, à la fois vaporeuse et mélancolique mais capable d’élans d’énergie pure, de films d’auteurs exigeants en succès populaires conséquents, jusqu’à obtenir en 2009 le prestigieux Prix d’Interprétation Féminine au Festival de Cannes, pour son rôle dans le controversé Antichrist du danois Lars Von Trier.

Des interprétations fêlées entre gris foncé et noir clair, une troublante sensibilité, à la fois évanescente et charnelle

Pour ce qui est de la musique, la chose allait prendre un peu plus de temps, mais finalement déboucher, pile vingt ans après la parution de son Charlotte For Ever, à un petit chef d’œuvre de pop ciselée, fantomatique et envoûtante : lorsque sort fin 2006 5:55, personne n’attendait de sa part une telle assurance, artistique comme médiatique. Il faut dire que la chanteuse a, pour son premier long format hors du giron familial, diablement bien su s’entourer : sur des mélodies enivrantes concoctées par Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin (du duo versaillais Air, alors au sommet de leur forme), Charlotte Gainsbourg s’est offert les plumes expertes et incisives de deux figures emblématiques du rock anglais des dernières années, à savoir le fantasque Jarvis Cocker, ex-chanteur de Pulp, et le démiurge des précieux Divine Comedy, le toujours très classe Neil Hannon. Ce disque dont le succès, critique comme public, sera fulgurant en France comme à l’international, dévoilera, dans ses interprétations fêlées entre gris foncé et noir clair, une troublante sensibilité, à la fois évanescente et charnelle.

L’essai sera transformé à peine trois ans plus tard, avec la parution d’un troisième album, IRM, conçu par le multi-instrumentiste Beck Hansen, qui fait véritablement feu de tout bois : l’américain emmène Charlotte Gainsbourg sur des terrains plus rêches et accidentés, entre folk tendu (In The End) et rock nerveux (Trick Pony), tout en distillant ici et là de flamboyantes envolées lyriques, comme sur l’entêtant Heaven Can Wait.

Paradoxalement, les limites de la voix de la chanteuse, masquées par le velours sonore ourdi sur le disque précédent, semblent ici davantage constituer une force qu’une faiblesse, comme si, à l’instar de sa convalescence suite à l’hémorragie cérébrale qui a inspiré son titre à l’album, la soudaine mise en danger, au sein d’un environnement musical plus brut, de son murmure blanc et traînant avait donné naissance à une facette insoupçonnable du tempérament de Charlotte : la combativité.

Comme pour fendre l’armure encore davantage, la chanteuse mènera de front sa carrière cinématographique tout en se lançant dans une tournée internationale en 2010, fidèlement documentée par Stage Whisper, compilation bigarrée d’inédits et d’enregistrements live. C’est après qu’elle ait provisoirement mis sa carrière musicale en suspens, ayant sorti plus de disques en cinq ans qu’en trois décennies, qu’un nouveau malheur frappera durement sa famille : en décembre 2013, le décès brutal, aux circonstances exactes inexpliquées, de sa demi-sœur aînée Kate Barry dont elle était extrêmement proche, la poussera à fuir l’effervescence parisienne et la douleur des souvenirs, pour l’anonymat d’un exil à New York.

Lorsque l’on a appris, il y a quelques mois, que Charlotte Gainsbourg ferait son grand retour discographique cet automne, et que la thématique de son nouveau long format, sobrement intitulé Rest, serait placée sous le signe du deuil, il y avait de quoi craindre le pire. Une appréhension que semblait confirmer le premier extrait du même titre, ballade minimale et presque décharnée, composée et produite par Guy-Manuel de Homem-Christo, moitié du célèbre duo Daft Punk et surtout, pour ce qui nous intéresse ici, architecte sonore en chef du sublime Sexuality de notre barde barbu national, le grand Sébastien Tellier. Non que la chanson en elle-même, jouant habilement sur les mots « rest » (« repos » en français) et « reste » (« stay » en anglais), soit mauvaise, loin de là, mais sa construction rachitique et sa veine intimiste pouvaient faire croire à une extension de cette humeur sur un disque entier, ce qui aurait certainement plongé le projet dans les limbes du pathos.

Àl’issue de l’écoute intégrale de ce nouvel album, on se dit finalement que ce retour au premier plan via une chanson d’apparence simple et accessible était probablement voulu, voire savamment calculé : l’arbuste fragile et solitaire cachait une jungle luxuriante. Ce Rest qui donne son titre au disque, tout en offrant une parenthèse salutaire en plein milieu de sa séquence, est en réalité le seul morceau du lot à ne pas avoir été produit par le redoutable Sebastian Akchoté, alias SebastiAn, remixeur déjanté et auteur en 2011 de l’impressionnant Total, album furieux et urgent croisant électro rentre-dedans et r’n’b saturé. Le garçon en question, fer de lance du label Ed Banger en compagnie des allumés notoires Busy P et Mr Oizo, ayant par ailleurs distillé son savoir-faire auprès d’artistes aussi divers que son compatriote Kavinsky, la sensation soul US Frank Ocean ou le trublion Philippe Katerine, il était difficile d’imaginer à l’avance quelle ligne artistique suivrait une collaboration aussi curieuse qu’inattendue avec la discrète et relativement effacée Charlotte Gainsbourg.

La jeune femme, devenue adulte au forceps, parvient enfin à toiser sa propre histoire en face

N’étant pas de la même génération que la chanteuse, contrairement aux réalisateurs de ses précédents albums, Sebastian Akchoté est peut-être aussi celui chez qui l’influence de son père est a priori la moins évidente. Et pourtant, dès l’ouverture majestueuse de Ring-A-Ring O’Roses, aux parures subtiles et raffinées, on se croirait revivre, pile quarante ans après, les variations climatiques de L’Homme À Tête De Chou, sentant glisser sous des accords mineurs la plénitude de sensations majeures : sur une rythmique insistante et des harmonies scintillantes, Charlotte Gainsbourg déploie, dans le texte comme dans l’interprétation, toute la gamme des sentiments qui couvrent l’existence entière, des premiers cris du nouveau-né au dernier soupir (« Qu’il soit de plaisir ») du mourant, traversant joies et peines avec la même allégresse crâneuse. Comme si, soudainement décidée à assumer un héritage (artistique) qu’elle est en mesure de revendiquer plus que quiconque, la jeune femme devenue adulte au forceps parvenait enfin à toiser sa propre histoire en face.

Outre la charge sonore, plus ostensiblement électronique que par le passé, le grand changement vient surtout de Charlotte elle-même qui, pour la première fois, a écrit la quasi-totalité des textes du disque, en français pour la plupart. Là où ses paroliers passés, tout brillants qu’ils furent, ne pouvaient que partiellement retranscrire sa vision des choses de la vie, la chanteuse jette sur elle-même et son histoire un regard sans fard : que ce soit pour décrire le lien indestructible qui l’unit encore, par-delà la mort, à sa sœur disparue (« Crois-tu qu’on se ressemble / On devait vieillir ensemble », sur Kate), pour tourner les pages difficiles d’une enfance pas comme les autres (« Pas à moitié j’étais absolument / En garde et sans merci résolument », sur Les Crocodiles) comme pour flageller l’adulte paumée qu’elle croit être devenue (« Je bois mon embarras / Dans la cuvette des chiottes », sur I’m A Lie), la sécheresse brutale des mots employés comme l’incarnation brûlante que propose son murmure, parlé ou chanté, tiennent une place centrale tout au long du disque.

Unir l’intime et l’épique

Comme un boomerang revenu des jours passés, resurgit même, pour la première fois sur disque en un quart de siècle, le traumatisme du décès de son père, lors de l’évocation brutale et étrangement irréelle de Lying With You : « Où est parti mon baiser / Quand le coffre s’est fermé ». Mais là où d’autres sombreraient dans un auto-apitoiement sans issue, sur fond de musique larmoyante et grandiloquente, la chanteuse semble vouloir unir l’intime et l’épique sur l’autel des sonorités les plus remuantes et entêtantes possibles, comme sur la ténébreuse romance Deadly Valentine, à la basse ronde et aux rythmes syncopés : « You’re my thing / I’m my own shadow » (« Tu es ma chose / Je suis ma propre ombre »).

Tout en pleurant ses chers disparus avec une euphorie contradictoire, mais qui est peut-être le plus bel hommage qu’elle pouvait leur rendre, Charlotte Gainsbourg n’en oublie pas pour autant les vivants, relatant le souci irrépressible de la mère qu’elle est malgré tout ravie d’être (« Sens mon coeur / Comme je meurs de peur / Que le temps vous abîme », sur Dans Vos Airs) auprès des trois enfants qu’elle a fait jouer dans les clips de l’album qu’elle a réalisés elle-même, comme un touchant clin d’œil au Lemon Incest d’antan. Même la promenade finale, dans un cimetière riche de mille histoires, se fait cavalcade disco de six minutes épileptiques sur Les Oxalis, avant qu’un épilogue (mal) caché ne boucle le parcours sur une voix de petite fille malicieuse : « Voilà maman, c’est fini ! »

Pour les amateurs du groove en clair-obscur de Warpaint, de la franchise rêche de Sharon Van Etten ou du spleen baroque de Blonde Redhead (ou mieux encore, des trois à la fois), il faudrait faire preuve d’une mauvaise foi carabinée pour ne pas trouver à ce bluffant Rest des airs de classique instantané. Certes, on pourra toujours gloser sur le bras supposément long de la fille Gainsbourg, sur son carnet d’adresses lui permettant de convoquer le brillant Owen Pallett pour pétrir sur mesure de fabuleux arrangements de cordes, le néo-zélandais Connan Mockasin qui apporte sa touche psychédélique dans la composition de deux titres, ou encore la légende Sir Paul McCartney, qui offre carrément ici un inédit s’inscrivant parfaitement dans l’ensemble ainsi échafaudé. Il paraît pourtant évident que dans le cas présent, les rôles de muse et de créateurs sont subtilement brouillés, et que c’est bien sous l’impulsion de leur hôte que se déclenche chez ces invités, au-delà de la bienveillance qu’ils peuvent éprouver envers un illustre patronyme, toute la démonstration d’excellence de leurs talents respectifs.

Il serait temps de se dire que si les deux fondateurs du duo Air ont signé pour elle leurs dernières mélodies marquantes, si l’américain Beck lui a offert la production la plus brillamment éclectique dont il était capable, et si le radical SebastiAn a baissé d’un ton son impressionnant mur du son pour lui fournir un écrin ouvragé d’une classe inattendue de sa part, c’est bien parce que Charlotte, par sa personnalité propre et sa vision artistique même, a inspiré cela en chacun d’eux.

Pour l’heure, et avec tout le respect que l’on puisse avoir pour les lettres de noblesse qu’elle a apportées au prénom qui lui a été donné, le plaisir le plus jouissif que l’on puisse tirer de ce Rest, à la genèse douloureuse (comme le recollage intime suggéré par la pochette) mais irradiant d’une lumière éclatante et revigorante, est encore de pouvoir affirmer avec force, sans craindre de paraître anachronique ni incongru, qu’en 2017, Gainsbourg vient de sortir un album absolument inespéré.

« Es-tu à la hauteur ? », demandait un père à sa fille de quinze ans sur Charlotte For Ever en 1986.

Trente ans plus tard, souhaitons ardemment que désormais, pour elle-même comme pour les autres, le doute ne soit plus permis.

Charlotte Gainsbourg / Rest
Rest de Charlotte Gainsbourg

Disponible en CD, vinyle et digital depuis le 17 novembre 2017 via le label Because Music.

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