Littérature Etrangère

« Ásta » de Jón Kalman Stefánsson : les souvenirs éclatés

Photo : Alex Iby, Unsplash
Ecrit par Nicolas Houguet

J’ai tardé. Je m’y suis repris à plusieurs fois. Parfois un livre désarçonne, prend à contre-pied, contrarie des habitudes et nous pousse à batailler contre nos automatismes, nos hypnoses de lecteur en série. Parfois, un livre vous convertit à son rythme étrange. Et vous lisez dans la frayeur de ne pas savoir comment en qualifier la singulière beauté. Il y a de cela. Je ne connaissais pas l’oeuvre de Jón Kalman Stefánsson. Ásta est paru chez Grasset le 29 août (traduit par Eric Boury). Ce fut, pour moi, une belle découverte.

asta

On découvre d’abord un couple qui fait l’amour passionnément. Sigvaldi et Helga, qui vous plonge dans une sagesse presque charnelle, quand l’humain peut tutoyer l’éternité dans un frisson et dans des soupirs partagés. La passion et la fièvre donnent le ton de ce roman étrange. Ce sont les parents d’Ásta. Le récit s’interrompt. On découvre des lettres d’amour bouleversantes signées de sa main. Une intériorité tourmentée, la hantise d’une vie ratée, des suicides manqués et des passés qui hantent. Et puis on revient à Sigvaldi, étalé sur le trottoir après une mauvaise chute, qui se livre à une curieuse confession, une plongée dans ses souvenirs alors qu’une inconnue est penchée sur lui. Et l’histoire d’une rencontre, un été entre Ásta et le mystérieux Josef, alors qu’elle est envoyée dans une ferme pendant son adolescence. Et la flamme entre eux, l’amour et la rencontre qui bouleversent le cours d’une vie, même après la fin de l’histoire et qu’on ne saura jamais donner d’autre nom à l’absolu, à la passion qui, un jour a rendu intense chaque battement de cœur.

C’est le roman d’une histoire qui s’égare. D’un écrivain loin du fracas des villes qui se demande comment la raconter et dans quel ordre. Il hésite. Il balbutie. On sent qu’il avance à coups de sensations, dans une écriture frissonnante, essentielle, faite de tout ce que ses personnages éprouvent. Pleins de tous leurs passés et dans l’appréhension et les bourgeons de leur avenir. On a l’impression de pénétrer leurs silences, de balayer les masques, d’avoir une exigence absolue de « vérité ». Les sentiments sont véritables, bruts, violents, dénudés. Troublants. Jón Kalman Stefánsson nous force à les soutenir frontalement. Les leurs. Les nôtres. Sans faux-fuyants, sans faux-semblants, détaillant tous les visages et toutes les époques confondues dont ils sont constitués.

Ainsi, le récit ne sera pas linéaire. On est bien en peine même de le raconter. On l’éprouve. Souvent on songe à ce cliché de la vie qui défile devant vos yeux à votre dernier souffle. C’est l’effet désordonné que cela doit faire. Ces moments et ces gens, ces épisodes apparemment sans rapport entre eux mais dont notre regard est le seul lien. Et l’amour que la fragile Ásta semble incarner dans toutes ses nuances. Celui qu’on a connu, celui dont on a tenté de garder sauvagement le souvenir pour avoir le courage de simplement respirer, celui qu’on a gardé en fond de regard malgré le temps qui passe.

Ce livre raconte les vies manquées, marquées par l’amour, le vrai, le grand, celui dont parfois on a pas le courage, celui qui hante, malgré la folie, malgré la perte et l’abandon. Malgré la vie qu’on refait. Helga, l’épouse et la mère qui a causé d’incommensurables blessures. L’enfance curieuse d’Ásta, confiée aux bons soins de sa douce nourrice, pour qui elle n’a pas eu les égards qu’elle aurait dû.

Et la course du temps qui atténue les douleurs et ne laisse que le souvenir et l’intensité ardente de l’amour lorsqu’il est véritable. On en connait les tourments, plongés dans un paysage islandais de fjords austères et de fermiers taiseux, avec une vielle dame qui confond les époques et s’égare (un peu à l’image du livre). Mais c’était le lieu du grand amour de l’héroïne, et quand elle grandit, quand elle s’installe comme journaliste dans un bonheur confortable, routinier et bourgeois, anesthésiant ses anciens élans dans l’habitude, une nouvelle la ramène à cette intensité première. La violence des forces et des sentiments qui nous disent qui nous sommes et font voler nos mirages en éclats.

C’est un roman sur le destin et la fatalité. Sur ce qui fait naître et mourir, sur la vraie nature des êtres et des sentiments. Sur ce à quoi on ne peut renoncer. Sur ces rencontres et ces êtres qui ressemblent à des miracles, à des merveilles qui vous poussent à dire la vérité de votre cœur. Cette vérité qui vous fait tutoyer l’ivresse ou la folie, le désespoir ou la joie pure. C’est un roman sur ce qui rend vivant et vibrant. C’est un roman sur le chaos désordonné (en apparence), des souvenirs et des sentiments qu’on porte soi. Sur la douleur de tous nos deuils et la grâce qu’on porte en soi. Sur les tiraillements qui nous fondent.

Les temps se confondent. Les personnages aussi, et finissent par se répondre curieusement, on finit par avoir leur portrait précis en recomposant leurs souvenirs éclatés. Avoir le sentiment complet de la façon dont l’existence est passée sur eux.

Oui j’ai été désarçonné d’abord par l’amplitude et l’ambition de ce roman. Par sa poésie, son intransigeance et sa sincérité. Sa temporalité syncopée. Et ça finit par vous bouleverser d’une manière profonde et impénétrable, comme le ferait une musique aimée…

C’est une petite merveille.

Ásta de Jón Kalman Stefánsson
paru chez Grasset, traduit de l’islandais par Eric Boury, août 2018
  •  
    209
    Partages
  • 203
  •  
  •  
  • 6
  •  
  •   

2 commentaire(s)

Ajouter un commentaire