Littérature Francophone Noirs

Anne Bourrel, Gran Madam’s : les rois mages en cavale

Ecrit par Velda

Anne Bourel
Anne Bourrel n’est pas une débutante : auteur de romans, de pièces de théâtre et de nombreux articles, la voilà qui se lance dans le  roman noir. Et on peut dire que c’est une riche idée. Gran Madam’s, c’est le nom d’un club bien réel situé à La Jonquera, à la frontière franco-espagnole. Un bordel en fait, un lieu où on boit, où on danse éventuellement. Et où les hommes en mal de sexe viennent chercher ce qu’ils n’osent pas demander chez eux. Pas de tabou, pas de honte, pas de respect non plus pour les filles du Gran Madam’s : elles sont là pour ça, elles l’ont bien cherché, pas vrai ?

Le roman commence par des pages dures, sans concession : Bégonia Mars, jeune pensionnaire du Gran Madam’s, raconte les passes, les hommes sans visage, les chemises à carreaux, les ahanements sans fin, le parcmètre à plaisir qui clignote, les pincements, les morsures, les secousses, l’invasion. Et puis le retour à la piste de danse, et le cirque qui recommence. Vingt passes par nuit. Le sexe qu’il faut essayer d’oublier, tant « il y a rien dedans, que de la chair de vieille pute, que de la chair de jeune morte et des fils enchevêtrés, des restes des autres hommes qui me laminent depuis des millénaires. » Et pourtant Bégonia Mars n’est pas vieille. Il n’y a pas si longtemps, elle était encore à la fac, elle s’appelait encore Virginie quand elle a rencontré le Boss, Ludovic. Danser dans un rade pour gagner quelques sous, c’était tentant. Et puis on devine la suite… Pourtant, ce soir-là, c’est le dernier soir au Gran Madam’s pour Bégonia.

La voilà partie dans une Dacia couleur aubergine, en compagnie de Ludovic et du Chinois – qui n’a de chinois que les yeux bridés, puisqu’il est black – sans oublier le chien. En route pour la mission de la nuit : punir le Catalan, qui a commis l’irréparable. Et ensuite, en route pour Paris. Où sûrement la vie sera plus belle. Pourquoi a-t-il fallu que nos trois rois mages tombent sur la jeune Marielle, pré-ado sauvage, boudeuse, un peu trop grosse. Et fugueuse récidiviste en plus. Pourquoi a-t-il fallu qu’ils la raccompagnent chez elle, auprès de ses parents qui tiennent une station-service jaune et verte? Pourquoi a-t-il fallu qu’ils restent auprès de cette famille pendant plusieurs semaines ? Qu’ils y découvrent leur vie, leurs secrets, qu’ils s’immiscent dans leur quotidien ? Sans doute pour y accomplir une nouvelle mission. Sauver Marielle. Mais jusqu’où faudra-t-il aller pour sauver Marielle ?

Dans Gran Madam’s, il y a des couleurs, de la lumière aveuglante, de la chaleur qui fait dégouliner, qui empêche de respirer. Il y a presque de l’amour. Il y a aussi un extraordinaire sens du détail, un regard au microscope sur les choses et les gens, comme dans cette scène où, chez les grands-parents de Marielle, Bégonia se perd plus de deux pages durant dans le motif qui orne la toile cirée, une image de chasse à courre qui va déployer sous nos yeux toute sa cruauté. Dans Gran Madam’s, on perd ses repères, comme ces personnages largués sous le soleil, en bord de route, au milieu de nulle part. On s’attache à des êtres qui succombent à des accidents, des détours. Des hommes et des femmes déconcertants de fragilité et de cruauté, qui nous font douter de nos valeurs et nous racontent une cavale folle, désespérée et fatale. Une voix singulière pour un roman singulier, noir, poétique et tout simplement formidable.

Anne Bourrel, Gran Madam’s, La manufacture de livres, Février 2015.

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