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Alain Chamfort : « J’essaie toujours d’aller vers quelque chose de nouveau. »

Alain Chamfort
© Julien Mignot

Le chef de file (avec Étienne Daho) d’une certaine variété chic à l’esprit rock a sorti le 20 avril un nouvel album introspectif et ample qui oscille entre classicisme pop et pulsation électronique. Un « Désordre des Choses » qui exalte ses 50 ans de carrière en le confortant dans son statut d’éternel jeune homme moderne. Et si son âge d’or c’était maintenant ?

Alain Chamfort

© Julien Mignot

Nous avions relevé dans Addict-Culture la manière dont votre chanson « Exister » et « Le Large » de Françoise Hardy se font écho, jusque dans leur clip, sorti à une journée d’intervalle et bâti autour d’images d’archives.

Alain Chamfort : Oui, nous nous sommes rendu compte que François Ozon a eu une idée un peu similaire à la nôtre au même moment ; mais lui procède plutôt par courts flash-back. Le propos de la chanson de Françoise est plus « grave » que le mien. Elle aborde la fin, le passage dans l’au-delà pour ainsi dire, alors que moi je regarde la vie : comment l’on s’y débrouille même si l’on n’en a pas toujours les moyens.

… un regard sur vos « Microsillons » ?

A.C. : C’est la vie justement ! Je ne les trouve ni douloureux ni agréables. On doit simplement y faire face et les accepter. Ce n’est pas difficile de vieillir, ce qui devient compliqué, c’est de se projeter. Je n’ai pas vu passer ces vingt dernières années, ce sera pire pour les vingt prochaines, et alors dans vingt ans… Ce sont des moments charnières, il ne faut pas se cacher la réalité.

Il n’y a pas de nostalgie dans ce disque. J’y dresse plutôt un constat d’aujourd’hui, sans dire que c’est moins bien ou mieux qu’avant. Il correspond à mon état d’esprit actuel, une sorte de bilan ou de check-up que je m’impose régulièrement et dont j’essaie de tenir compte dans mes chansons pour ouvrir ensuite une perspective.

Cet album est donc moins une synthèse qu’un prolongement de votre œuvre ?

A.C. : J’espère que c’est un prolongement oui ! J’ai toujours la hantise de revenir à ce que j’ai déjà fait. C’est mauvais signe quand on se répète, et inutile surtout. Reste que, même chez les plus grands artistes, Stevie Wonder ou Paul McCartney, il y a toujours un climax dans une carrière. On ne ressent plus la même chose ensuite. Parce qu’il y a un âge où l’on est porté par une énergie qui vous élève. Après, on essaie de garder l’équilibre, de faire au mieux. L’album dont je suis le plus heureux de ce point de vue, celui de mes plus grandes inspirations, est « Amour année zéro », en 1981…

Cela fait maintenant 25 ans qu’on m’a mis dans une « case » ; j’ai fini par me dire que ça devait être « ma place ». Et puis, j’ai appris à accepter l’insuccès car ça m’est arrivé plein de fois ! C’est un bon moteur que de ne pas se laisser trop atteindre. J’essaie toujours de continuer à avancer, d’aller vers quelque chose de nouveau. Même si j’ai conscience de ce que je suis et de mes limites – je ne peux pas prétendre me renouveler totalement dans ma façon de composer – j’aime sentir la possibilité d’une innovation ou d’une originalité dans le traitement de mes chansons.

Justement, êtes-vous animé par l’ambition d’être et de rester moderne ?

« J’étais prêt à renoncer à faire des albums traditionnels » 
A.C. : Je fréquente beaucoup de gens plus jeunes que moi. Je suis curieux, j’aime le mouvement, vivre dans mon époque, essayer de comprendre ce qu’elle est et où elle va. Faire mon métier, c’est rester en contact avec le présent. Car la musique appartient aux générations qui nous suivent. Elles l’absorbent, la bousculent, l’emmènent ailleurs tout en l’écoutant d’une autre manière. Tout doit aller vite aujourd’hui. Notre place dans le paysage musical est de plus en plus réduite… à un morceau sur une playlist par exemple.

Un moment, j’étais prêt à renoncer à faire des albums « traditionnels ». Je m’étais résolu à présenter mes nouvelles chansons comme des rendez-vous, tous les trois ou quatre mois, sur SoundCloud par exemple, considérant que le format « album » appartenait peut-être au passé. Et puis Frédéric Lo, avec lequel j’avais engagé un travail d’écriture qui a abouti au disque précédent, a été contacté par des maisons de disques et cela a été l’occasion de m’engager à nouveau pour deux albums. Dans cet exercice, il faut qu’il y ait à la fois une cohérence et que l’attention soit maintenue. C’est un voyage dont j’aime qu’on ait envie d’écouter chaque étape, de la première à la dernière. Qu’il se passe chaque fois quelque chose qui donne envie d’aller au-delà.

Une partie de mon public est encore attachée au support et le retour du vinyle a réhabilité cette relation sensuelle à laquelle je suis sensible. Les textes et les photos en font un bel objet.

Vous avez une manière d’aborder l’actualité sans la nommer réellement, comme sur « Palmyre » notamment.

A.C. : Ce n’est pas une chanson engagée ou politique – je ne cherche jamais à convaincre – mais une allusion. Elle parle de la beauté et du regard très subjectif que l’on porte sur elle, en fonction de ses origines, de sa culture. Avec Pierre-Dominique Burgaud, nous avons pensé à Palmyre parce qu’elle est emblématique d’une forme de beauté qui a été maltraitée mais qu’on ne pourra jamais totalement détruire. Il y aura toujours quelque chose qui résistera et survivra ; je ne voulais pas m’appesantir.

Après « Une Vie Saint Laurent », comment s’est passé cette nouvelle collaboration avec Pierre-Dominique Burgaud ?

A.C. : Écrire des instants de vie d’Yves Saint Laurent était un exercice unique qui relevait du challenge, et il a su le relever. Alors, même si la responsabilité de ce nouvel album lui semblait lourde au début, je n’ai jamais douté de ses capacités. C’est un auteur très fertile qui ne campe pas sur ses idées mais se met totalement au service des personnes pour lesquelles il écrit, quitte à revenir plusieurs fois sur ses propositions. Cela lui vient sans doute de sa précédente carrière de directeur artistique dans la publicité !

Et puis c’était un ami avant d’être un compagnon de travail. Nous nous sommes enrichis de nos nombreux échanges tout en nous bousculant mutuellement dans nos convictions et en essayant de nous remettre en question. Il savait mon envie de sortir du registre du séducteur écorché, un rôle agréable certes, mais il y a un moment pour tout… Pour autant, nous n’avions pas forcément décidé de nous attacher à une thématique existentielle pour ce disque au départ.

Alain Chamfort

© Julien Mignot

… parce que « Tout est pop » et doit le rester ?

A.C. : Sur ce morceau, on a voulu évoquer le fait que tout est abordé aujourd’hui sur le même plan, d’une façon qui devient indigeste. Enlever toute forme de hiérarchie dans la manière de traiter et de percevoir les informations, dans les médias notamment, conduit à une sorte de confusion générale. On est abasourdi d’alertes « de même importance » qui nous tombent sur le coin de la figure et dont on ne sait pas quoi faire. Nos capacités de recul et d’analyse sont mises à mal. La manière dont on est considéré ne favorise pas l’esprit critique.

Ce serait donc cela « Le désordre des choses » ?

« Je ne crois fondamentalement en rien, d’une manière absolue, mais à toutes les possibilités. »
A.C. : On peut croire à un concept qui serait fondé sur un ordre résolu, établi selon une certaine logique, ou au contraire, à l’éventualité du hasard complet, des attirances, des flux et reflux, de tout ce qui renvoie à la désorganisation. C’est cette deuxième option que je propose dans ce disque car elle me paraît toute aussi plausible.

Je ne crois fondamentalement en rien, d’une manière absolue, mais à toutes les possibilités. La vérité est partout. Le « talent » relève d’un moment, d’une circonstance, d’une rencontre, d’une vibration qui nous échappent et qu’on ne sait pas reproduire comme on le souhaiterait. C’est ma proposition : déstabiliser avec une idée qui peut finalement être admise et faire son chemin.

… ou avec certains sons électroniques, comme le final techno de la chanson « Linoleum » produite par Yan Wagner et qui conclut l’album ?

A.C. : Une partie de ma musique trouve une connexion avec ces sonorités. J’avais beaucoup aimé le résultat des remixes réalisés par des artistes de la scène electro française pour la compilation « Versions Revisitées ». Et comme elle a reçu un très bon accueil, cela me paraissait logique qu’il y ait une continuité sur un titre au moins. Je pouvais difficilement aller plus loin, prétendre à ce que je ne suis pas. Mais je tenais à ce clin d’œil, à ce moment de partage avec les auteurs de ce type de productions.

Merci à Delphine Caurette ainsi qu’à toute l’équipe du showroom Gibson Paris.
Retrouvez la chronique de l’album « Le désordre des choses » de Alain Chamfort ici
Alain Chamfort – Le désordre des choses, sortie le 20 avril 2018 chez Pias Le Label

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