Chronique Musique

A Crow Looked At Me, témoignage bouleversant de Mount Eerie

Ecrit par Jism

Pour ceux qui suivent un peu Addict-Culture, Phil Elverum alias Mount Eerie n’est pas un inconnu. Il y a un peu plus de deux ans (le 20 février 2015 pour être précis), Sauna, son précédent album, était chroniqué en ces lieux par un Beach Boy enthousiaste, saluant le retour à une certaine cohérence d’Elverum, seul maître à bord de Mount Eerie. Seul maître à bord ? Pas tout à fait : Sauna bénéficiait de la présence de diverses choristes dont Geneviève Castrée, femme d’Elverum.

Deux ans plus tard sort A Crow Looked At Me, dans lequel Elverum est, cette fois, véritablement seul à bord.

Des disques habités par la mort, ce n’est pas ce qui a manqué ces dernières années, notamment en 2016 : certains en ont profité pour achever leur discographie sur une note somptueuse (Bowie, Cohen), d’autres comme Nick Cave ou Sufjan Stevens en 2015 ont abordé la disparition d’un être cher de façon métaphorique, poétique mais peu jusque là ont osé l’aborder de front, sans filtre, la regardant droit dans les yeux en expliquant de façon posée et réaliste les ravages qu’elle a pu causer autour d’elle.

En mai 2015, Geneviève Castrée fut diagnostiquée d’un cancer du pancréas. Le 9 juillet 2016, quelques mois après que le couple ait lancé une campagne pour les aider à financer les frais médicaux, elle mourait chez elle, laissant un enfant et un mari dévastés. A Crow Looked At Me, enregistré entre fin août et début décembre 2016 dans la chambre où elle mourut, et avec ses instruments, narre crûment ses derniers instants ainsi que toutes les conséquences, plus ou moins attendues, liées à cet événement.

Des anecdotes, bouleversantes (celle à propos du cadeau sur Death Is Real est à pleurer), en passant par les projets avortés, le sentiment d’injustice mettant en doute vos convictions les plus profondes (I reject nature, I disagree), A Crow Looked At Me scrute à la loupe la dévastation engendrée par le décès d’une personne. Et autant le dire, c’est d’une précision effrayante. Effrayante parce qu’il le dit lui-même, dès les premières paroles du disque : Death is real, Someone’s there and then they’re not, And it’s not for singing about, It’s not for making into art, When real death enters the house, all poetry is dumb.

Effrayante parce qu’à ce niveau de douleur morale, toute poésie devient inutile. Vous ne trouverez aucune métaphore ici, la mort n’est ni idéalisée, ni fantasmée mais décrite simplement comme ce qu’elle est : une saloperie qui vient vous retirer l’être aimé. Elle est réelle, leitmotiv de ce disque, cruelle et surtout dégueulasse, interdisant toute forme de beauté dans son expression. De fait, sur A Crow, les paroles sont crues, sans filtre, le témoignage est brut, comme jeté à la figure de l’auditeur, chaque chanson ressemble à une vignette formant au final un documentaire bouleversant sur l’anéantissement et le douloureux travail de reconstruction d’un être brisé.

Aussi, si le contenu impressionne de par sa rudesse, sa grande honnêteté, l’enveloppe musicale qui l’accompagne se hisse aisément au niveau des paroles. La beauté qui émane de ce disque provient en grande partie de la sobriété de l’interprétation d’Elverum, autant musicale que vocale. Dans l’un comme dans l’autre, il ne s’autorise aucun débordement. Parfois, sous le poids du chagrin, la voix s’éraille, l’émotion affleure sur une phrase mais elle reste néanmoins très contenue, d’une dignité magnifique. Idem pour la musique, minimaliste, simple mais touchant au coeur sur chaque accord, chaque arpège, oscillant sans cesse entre l’électricité aride et désolée d’un Will Oldham période Arise Therefore et la simplicité touchante d’un Lou Barlow mélancolique sur Think.

Mais plus encore que ces très belles références, ce qui bouleverse dans ce disque c’est qu’Elverum sublime l’art, croit et voit en lui la seule issue possible pour se reconstruire. Certes, la mort est réelle, allant jusqu’à se loger dans chaque interstice de ce disque, mais le pouvoir de catharsis de l’art la transcende et permet d’avancer pas à pas vers une libération possible. Ainsi, au fil du disque, Elverum égraine ses souvenirs, ses difficultés, le renoncement, la douleur permanente mais à mesure qu’avance A Crow Looked At Me, la douleur s’estompe peu à peu, les souvenirs se font plus épars, les pensées ne se tournent plus vers l’être cher disparu mais celui avec lequel tout reste à construire.

Au final, Elverum livre avec A Crow Looked At Me une œuvre rare, sans pathos, d’une sobriété digne et surtout d’une grande honnêteté intellectuelle. Car même s’il s’interroge sur les effets d’un tel témoignage, mêlant intime et universel (I am a container of stories about you, And i bring you up repeatedly, uninvited to, Do the people around me want to keep hearing about my dead wife?), jamais il ne dévie de sa ligne de conduite : la vérité crue, nue, dérangeante, au plus près de l’os pour un nécessaire travail de mémoire.  Vous en conviendrez, tout cela n’est pas spécialement gai, mais la musique, comme toute autre forme d’art,  ne se doit-elle pas d’être le reflet de ce que vivent les artistes voire tout un chacun ? A Crow Looked At Me répond brillamment et justement à cette interrogation. C’est douloureux, dérangeant, tout à fait le genre de disque qu’on aurait aimé ne pas connaître, eut égard à l’artiste, mais qui se révèle être d’une justesse et d’une beauté absolument indispensables.

Sorti le 24 mars chez  P.W Elverum & Sun

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